Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/1789-1945. Les Archives Nationales font "L'expérience du chaos"

Crédits: DR

Ce n'est pas une exposition populaire, même si elle regarde un peu tout le monde. «Une expérience du chaos» parle en effet de la survie et de la destruction des archives. Tout peut disparaître d'un coup. Après l'incendie volontaire de l'Hôtel-de-Ville en 1871, qui laissa du bâtiment la seule carcasse, détruite ensuite pour reconstruire l'édifice à l'identique, les Parisiens se sont retrouvés sans état-civil. Il a dû se voir patiemment reconstitué. D'où l'instauration, par prudence, d'un livret de famille perdurant aujourd'hui. On ne sait jamais. 

Instituées en 1789 deux semaines après le 14 juillet, les Archives nationales sont in extremis une institution de Louis XVI. La chose n'offre rien d'étonnant. La Révolution a, dans certains domaines, activé des réformes en marche. L'Edit de tolérance religieuse, l'abolition de la torture, la création du Louvre sont des idées des années 1780. En 1789, il a fallu faire très vite pour les papiers. Partout en France, spontanément ou sous l'instigation de meneurs, d'innombrables documents ont été brûlés. Il s'agissait de titres de noblesse, d'actes de propriété ou d'arbres généalogiques. En 1790, il se verra du reste effectué un tri du reste. D'un côté l'utile à la nouvelle société. De l'autre l'inutile, où il se verra pratiqué des choix. A Paris, les ex-Hôtel de Soubise et de Rohan, chefs-d’œuvre architecturaux des débuts du XVIIIe siècle (avec une petite partie médiévale), abriteront donc une sélection après leur achat par Napoléon en 1808.

L'immense projet de Napoléon 

La Révolution marque le point de départ de l'exposition actuelle, conçue par un quatuor de commissaires. Le parcours s'arrête par ailleurs en 1945, ou un peu après, quand il aura fallu récupérer ce qui avait été dispersé par la guerre. L'itinéraire se présente comme une réflexion sur la mémoire et la préservation. Aller jusqu'à aujourd'hui entraînerait un peu trop loin, surtout que l'espace imparti dans les lieux ne se révèle pas immense. Le volume de production d'archives récentes est en effet devenu démentiel. D'aucuns se demandent même s'il faut tout garder. La préservation du numérique pose par ailleurs d'autres problèmes. Que faut-il assurer par la conservation parallèle de documents papier, vu qu'avec le virtuel le pire peut (et finira par) arriver? 

Le suite du parcours, présenté dans un décor nocturne rempli de caisses marquées «Archives nationales», continue avec l'Empire. Sous Napoléon, les liasses emportées d'un étranger conquis deviennent des trophées, au même titre que les antiques du Vatican ou les tableaux de Vienne et de Venise. Un immense palais se voit du coup envisagé sur l'Ile aux Cygnes. La première pierre en est posée en 1812. Trois ans plus tard, il faudra rendre les butins de guerre qui rejoindront leur pays d'origine dans le plus grand désordre. Or le brassage des feuilles de papier est le pire ennemi les archives avec l'eau et le feu.

Les incendies de la Commune 

Un focus se voit courageusement fait sur 1871. On sait à quel point la gauche française a sacralisé, et donc mythifié, la Commune. Celle-ci n'en a pas moins détruit les bâtiments symbolisant le pouvoir (la Sainte Chapelle et Notre-Dame ont failli y passer). Le nombre de documents et de livres disparus est hallucinant, faisant de la mémoire nationale une sorte de dentelle pleine de trous. Il fallait éviter une nouvelle catastrophe en 1914, puis en 1939. Lorsque la Première Guerre mondiale éclata, il n'y avait pourtant aucun plan réfléchi de protection. Le pays se montrera plus prévoyant en 39. La catastrophe sera évitée, sauf dans certaines villes bombardées, Chartres ou Saint-Lô. Restait à récupérer ce que les Allemands avaient spolié (ils ont aussi détruit). On sait que les Soviétiques se sont montré par la suite gourmands en butin de guerre. Certaines archives déportées en Allemagne se verront cependant récupérées entre 1992 et 2001, au moment de l'éphémère ouverture russe. La France en recevra deux kilomètres linéaires, dont le fichier de la Sûreté générale. 

Tout ceci se voit montré avec quelques exemples, bien choisis, et passablement de textes. Il eut été bon que ceux-ci se révèlent à peu près lisibles. Or les décorateurs (agence Point de Fuite et Frédéric Chauvaux) ont voulu une ambiance nocturne, trouée de flammes. Le visiteur (heureusement qu'il n'y en a pas beaucoup!) doit mettre le nez sur les étiquettes pour savoir de quoi il retourne. Je suis néanmoins content d'avoir vu le Cycloventil de 1939. Cette sorte de bicyclette devait permettre, en pédalant, de faire entrer un air purifié dans l'abri où se seraient trouvé les archivistes en cas de grave attaque aux gaz. On reste affolé par tant de naïveté!

Expérience du feu 

L'exposition se termine avec une idée intéressante. Les organisateurs de l'exposition ont bouté le feu à des boîtes pleine de papiers. Le public se voit convié à voir le résultat, présenté dans des vitrines. Il peut constater l'inégalité des dégâts. Certaines liasses se voient réduites à l'état de cendres, ou presque. D'autres conservent une sorte de cœur en piètre état, mais peut-être sauvable. Des paquets très serrés sont sinon intacts, du moins pas trop amochés. La conservation des archives, comme partout et comme toujours, dépend en grande partie du hasard.

Pratique

«Une expérience du chaos», Archives Nationales, 60, rue des Francs-Bourgeois, Paris, jusqu'au 18 septembre. Tél. 00331 75 47 20 02, site www.archives-nationales.culture.gouv.fr Ouvert du lundi au vendredi de 10h à 17h30, fermé le mardi, les samedis et dimanches de 14h à 17h30. Une petite exposition annexe montre le projet de reconstitution, dans l'Hôtel de Rohan, des décors de la chancellerie d'Orléans, démontés en 1923 lors de la démolition de ce bâtiment pourtant archi-classé en vue d'agrandir la Banque de France. Il y a là des sculptures de Pajou, des meubles dessinés par Charles de Wailly ou des morceaux de plafond peints par Durameau.

Photo (DR): Une gravure montrant l'incendie de l'Hôtel-de-Ville en 1871.

Prochaine chronique le mardi 4 juillet. Jazz à la Fondation Bodmer de Cologny.

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