Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Paris révèle Georges Focus, un artiste devenu fou au temps de Louis XIV

Le Palais des beaux-arts présente les dessins d'un académicien avant et après son internement aux Petites Maisons. On retrouve chez Focus, mort en 1708, les caractéristiques de l'art brut.

L'un des dessins à la plume surchargés et hallucinés. L'envers est couvert de texte jusqu'à la saturation.

Crédits: ENSBA, Paris 2018

C'est sans doute l'exposition la plus imprévue de l'année. La plus insolite aussi. Jusqu'en janvier 2019, le Palais de Beaux-Arts de l'ENSBA, en front de Seine, présente Georges Focus. Le nom ne dit rien à personne, ou presque. Il s'agit au départ d'un des nombreux paysagistes français du XVIIe siècle. Sa carrière aurait dû se dérouler sans heurts dans un registre secondaire. Le genre ne jouit pas à l'époque du même prestige que les peintures mythologique et sacrée, où l'artiste doit lentement composer son sujet. Reproduire n'exige aucun effort intellectuel. Il suffit de regarder.

Reçu à l'Académie royale de peinture et de sculpture en 1675, alors qu'il est âgé de 30 ans, Focus va cependant vite dévier. Des troubles mentaux apparaissent et s'amplifient. On ne sait trop sous quelle forme. Toujours est-il que l'homme disparaît de la liste des membres en 1683 pour ne réapparaître qu'en 1708. L'illustre assemblée prend alors acte de sa mort. C'est par Pierre-Jean Mariette, le prince des collectionneurs de dessins, qu'on sait le reste de l'histoire. Focus a été interné durant des décennies dans les Petites Maisons, «où il a produit un recueil exécuté dans les accès de sa folie ou parmi mille extravagances.» Focus préférait parler, lui, d'«écritures dessinées». Le texte y joue en effet un rôle essentiel.

L'unique cas connu

L'actuelle présentation, qui occupe l'étage du Palais des beaux-arts, montre donc un artiste brut du XVIIe siècle. Un cas unique, même s'il a dû en avoir d'autres (1). Mais ce n'était pas le genre de documents qui se conservaient. Il est permis de penser à Louis Soutter avec Focus, même si le Suisse dernier ne présentait pas les mêmes troubles psychiatriques. Un créateur sort à un certain moment de la norme intellectuelle et artistique. Il abandonne les règles. Il se réfugie dans son monde, l'asile formant une sorte de cocon. Formé par Louis Elle puis par Israël Silvestre (à qui le Louvre vient de consacrer une exposition dont je vous ai parlé), Focus va se créer un style personnel, bien qu'il présente les caractéristiques communes aux créateurs bruts d'Aloïse à Adolf Wölfli. Il remplit l'espace. Il le sature. Il utilise le texte en force. Non seulement le dessin présente des phylactères bien remplis, mais l'envers du dessin est si gorgé de mots qu'il en devient illisible. Tout finit par se recouvrir.

Le mot «fou» n'a aujourd'hui plus bonne presse. A propos de Focus, France Culture parle du reste de «grand artiste prisonnier». Nous avons aujourd'hui peur des mots. Il n'empêche que les quatre-vingts feuilles environ présentée à Paris reflètent des dérangements mentaux certains. Focus y apparaît comme un mégalomane. Ces œuvres racontant sa vie le montrent nimbé de lumière en roi, en empereur ou même en Christ. Mais qui dit Christ pense souffrance. Le visiteur sent des rancœurs. Des obsessions. Des peurs. Ces projections reflètent une manie de la persécution, même s'il s'en trouve de plus allègres où Focus décrit son passé pour le moins éthylique et violent. Nous allons avec lui de beuveries en rixes, que ce soit à Rome, où il a vécu de 1666 à 1669, ou à Paris. Mais attention! Focus n'était pas alors qu'un fêtard. Il se forgeait alors la culture qui éclate dans chacune de ses grandes planches d'après la chute.

Un asile très doux

Faut-il voir en lui un opprimé, comme on le fait si souvent dans notre époque victimaire? Oui et non. Dans son malheur, l'homme a eu de la chance. Quand on parle d'asile de fous dans les siècles passés, on imagine toujours la saleté, la promiscuité et la violence. Comme dans la pièce "Marat-Sade". Rien de tel aux Petites Maisons. Il s'agissait d'un établissement de haut standing. Cher d'ailleurs. Les gens y étaient bien considérés. Entre deux crises, les pensionnaires pouvaient même sortir dans la journée. Et puis Focus y restait traité en académicien. La preuve, le gros album appartenant à l'Université d'Edimbourg, qui contient 90 dessins environ, a été constitué avec soin, puis préservé. Si l'objet se voit présenté dans une vitrine, c'est du coup entier. D'où nombre de reproductions sur les murs.

Je vous rassure tout de suite. Il s'y trouve aussi des originaux. En 2010, titillé par un article d'Emmanuelle Brugerolles, conservatrice générale du patrimoine en charge des riches collections historiques de l'Ecole nationale des beaux-arts, un couple a compris qu'il possédait une suite de dessins de Focus. Elle se transmettait dans la famille depuis les XVIIIe siècle. Ces pièces de découverte récente se retrouvent donc aux cimaises, comme les paysages gravés de Focus ou des œuvres de contemporains, de Jean-Baptiste Corneille à Domenchin de Chavannes en passant par Petro Testa ou Salvator Rosa. Il s’agissait de replacer les œuvres de Focus, si insolites qu'elles puissent paraître, dans leur contexte à la fois artistique et temporel. Emmanuelle Brugerolles s'est chargée en temps que commissaire de mener l'opération à bien. C'est très réussi. Reste qu'il faut attirer des visiteurs avec un nom complètement inconnu. Or la curiosité ne constitue pas la caractéristique première du public...

(1) On peut citer pour le XVIIIe siècle Louis-Félix de La Rue, mort en 1777 après avoir passé ses douze dernières années dans sa chambre. Mais, en dépit de sa folie, son style artistique n'a que peu évolué.

Pratique

«Georges Focus, La folie d'un peintre de Louis XIV», Palais des Beaux-Arts,13, quai Malaquais, Paris, jusqu'au 6 janvier 2019. Tél. 00331 47 03 50 00, site www.beauxarts.com Ouvert du mardi au dimanche de 13h à 19h.

N.B. Ouille! Si Emmanuelle Brugerolles semble signer le catalogue en s'affirmant comme de coutume en première page, il a en fait deux auteurs, Marianne Cojannot-Le Blanc et Christian Michel, dont le nom se voit signalé quelque part en tout petit. Et ceux-ci ne sont pas contents. La preuve! Voici la lettre collective qu'ils font circuler en ce mois de décembre. Je vous la cite, sans donner la totalité des corrections qu'ils jugent inappropriées. Chers amis, chers collègues, Madame, Monsieur,

"Nous vous prions de bien vouloir trouver ci-joint une liste d'errata pour le catalogue "Georges Focus, la folie d'un peintre de Louis XIV".
Après trois ans de travail sur ces dessins complexes et passionnants, que nous vous invitons vivement à aller voir à l'Ecole des Beaux-Arts, nous avons découvert, sur des épreuves à valider dans un délai de 48 heures que bon nombre de nos notices avaient été modifiées d’une manière très problématique. Nous avons pu, dans l’urgence, repérer certaines énormités et certains contresens introduits par la personne qui est intervenue; les corrections nécessaires ont heureusement été faites. Il nous était toutefois impossible de relire avec précision, dans un délai si bref, les 349 pages que nous avons rédigées dans un catalogue qui en comporte 448.
Ainsi de nombreuses interventions intempestives nous ont échappé. Certaines rendent nos textes peu compréhensibles et, ce qui est plus grave, nuisent à la compréhension des dessins; d’autres ont consisté en l’ajout de propositions d'interprétation auxquelles nous souscrivons pas. Les  errata que nous vous transmettons nous paraissent nécessaires dans la mesure où le sujet est amplement inédit et où ce catalogue, dont la qualité graphique est remarquable, contribue à le mettre en lumière."













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