Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Paris rend hommage à Félix Fénéon, journaliste, éditeur, collectionneur et anarchiste des années 1890-1920

L'homme avait déjà été honoré par la Quai Branly. Il a en effet aussi bien découvert Seurat, Matisse que les arts africains et océaniens. Une exposition très réussie.

Félix Fénéon et sa barbiche.

Crédits: DR

C'était ce que l'on eut jadis appelé un drôle de pistolet. Et anarchiste, en plus! Notez qu'à l'époque Félix Fénéon s'était vu acquitté. Son bagout lors du procès intenté contre sa personne lui avait sauvé la mise. Il régnait pourtant sur lui davantage que des soupçons. La police avait retrouvé chez cet employé du Ministère de la guerre des explosifs, alors qu'il se produisait fréquemment des attentats à la fin du XIXe siècle (bien plus souvent qu'aujourd'hui!). Vous me direz qu'il n'y a apparemment là rien que de très normal. Mais les bombes demeurent en principe réservées aux conflits officiels. Un manque de logique ayant fait depuis le thème du fameux «Monsieur Verdoux» (1947) de Chaplin, où celui-ci incarnait Landru. Qu’est-ce que le meurtre de quelques femmes seules par rapport aux boucheries des tranchées de la Guerre de 1914?

Félix Fénéon bénéficie en 2019 non pas d'une, mais de deux expositions. La logique ambiante fait qu'elles ne se déroulent pas en même temps à Paris. Elles risqueraient alors de se compléter. La première est terminée. Elle avait lieu au Musée du Quai Branly. Je l'ai vue, mais j'ai choisi de ne pas vous en parler. C'était un ratage, comme souvent les manifestations temporaires de cette illustre institution. Le propos restait bien sûr centré sur l'intérêt précoce du monsieur pour les arts premiers, africain puis océanien. Mais tout cela se retrouvait noyé dans un propos verbeux. Il y avait peu d'objets, et en fin de parcours, sur la mezzanine. Tous avaient bien sûr appartenu à Fénéon, dont le décès en 1944 avait été suivi de plusieurs ventes à la Libération. Avec des moyens modestes, l'homme fut un des grands collectionneurs de la fin du XIXe et des débuts du XXe siècle.

En gloire à l'Orangerie

L'écrivain et éditeur qu'il était devenu après son renvoi du Ministère de la guerre se retrouve aujourd'hui en gloire à l'Orangerie. Un lieu hautement fréquentable, où les salles d'exposition, situées juste en dessous des «Nymphéas» de Monet, présentent souvent d'excellentes choses, l'une ayant récemment été consacrée à Guillaume Apollinaire et les arts (je vous en avais parlé). L'hommage à Fénéon forme ici un tout. Les arts extra-européens se voient évoqués. Difficile d'ailleurs de faire autrement! Fénéon, dont le goût se révélait en tout précurseur, a agi en passeur, prêtant les chefs-d’œuvre de sa collections à de nombreuses expositions dans les années 1920 ou 1930. Il ne s'agissait plus alors de découvrir avec le Congo ou la Polynésie des expressions inconnues, mais de leur assurer leur place parmi les arts majeurs. Déjà âgé (il était né en 1861), l'homme a ainsi révélé à beaucoup des cultures qui devaient passionner les surréalistes.

"Une baignade à Asnières" de Georges Seurat, vendu par Fénéon à la National Gallery de Londres, qui ne le prête jamais. Photo National Gallery, Londres 2019.

Mais commençons par le début! Curieusement venu au monde à Turin (mais après tout Apollinaire avait vu le jour à Rome), Fénéon a fait ses études à Cluny. En Bourgogne. Il entre au Ministère de la guerre par concours, ce qui l'oblige à s'installer à Paris. Un creuset. Le débutant publie ses premières chroniques dès 1883. Premières armes. Il crée l'année suivante avec Verlaine et Mallarmé une revue symboliste, où il devient critique d'art. Le journaliste rencontre ainsi Georges Seurat, dont il devient l'ami et l'acheteur. L'actuel accrochage de l'Orangerie peut montrer treize tableaux et sept dessins de cet artiste rare, mort à 32 ans en 1891. La plupart ont appartenu à Fénéon qui possédait en plus «Un baignade à Asnières», vendu en 1924 à la National Gallery de Londres, qui ne le prête jamais. Viennent ensuite les années anarchistes, le procès se déroulant en 1894. Deux ans plus tard, Fénéon devient le rédacteur en chef de la légendaire «Revue blanche» de Thadée Natanson. A sa fin en 1903, il entre au «Figaro», qu'il quitte pour «le Matin» en 1906. C'est pour ce dernier qu'il écrit ses faits divers en trois lignes. Des merveilles d'humour cynique rééditées il y a peu par Macula.

Directeur artistique dans une grande galerie

En 1908, Fénéon entame une nouvelle vie. Il se retrouve directeur artistique de la galerie Bernheim Jeune, où il présente en grande première les futuristes en 1912. Il y reste jusqu'à sa retraite en 1924. L'homme s'est mis, depuis on ne sait trop quand, à «l'art nègre» (1). Il est l'un des grands prêteurs à l'exposition sur le sujet du MoMA de New York de 1935, qui crée un impact considérable aux Etats-Unis. Fénéon tombe malade en 1938. Il meurt en 1944 après avoir dû procéder à une première vente en 1941. Il faut dire que le septuagénaire doit entretenir un double ménage, lui qui a toujours eu une épouse et une maîtresse, plus un fils né d'une seconde union libre. La dispersion se déroule sur deux jours en 1947. Les musées nationaux, qui bénéficient d'un peu d'argent après la guerre, préemptent certaines pièces, dont les trois «Poseuses» de Seurat et un Matisse encore fauve. Le directeur artistique Fénéon s'engageait avec son propre argent auprès de «ses» artistes. Le reste se trouve aujourd'hui dans le monde entier.

Félix Fénéon vu par Paul Signac en 1890. Photo MoMA, New York 2019.

Les commissaires Isabelle Cahn et Philippe Peltier n'ont pas accompli qu'un travail d'historien. Ils ont su réunir pour l'Orangerie, puis pour le MoMA de New York (où l'exposition se déplacera du 22 mars 2020 au 25 juillet), de nombreux chefs-d'oeuvre. A tout seigneur tout honneur. Le premier est le portrait de Fénéon par Signac, au milieu d'entrelacs. Il se trouve non loin de celui du rédacteur en chef Fénéon par Félix Vallotton. De Signac (qui avait un talent fou entre 1888 et 1892 avant de sombrer dans un pointillisme toujours plus répétitif), il y a aussi le capital «Un dimanche». Une vision effrayante du ménage bourgeois. Seurat se voit représenté par un mur entier de paysages ayant pour la plupart appartenu à celui que Rémy de Gourmont, à cause de la barbiche du maître, appelait le «Méphistophélès américain». Après des étalages de sculptures pro-européennes, une salle futuriste propose des sommets rarement vus en Europe comme «Les funérailles de l'anarchiste Galli» de Carla Carrà ou «Le rire» d'Umberto Boccioni.

La bonne dimension

L'exposition s'arrête là. L'espace ne se révèle pas bien grand (le reste du sous sol, aujourd'hui en travaux, étant réservé à la collection Walter-Guillaume). Faut-il voir là un défaut? Je ne le pense pas. L'exiguïté oblige les commissaires à synthétiser leur propos. Il se parcourt souvent des expositions trop longues. Pour prendre un exemple actuel, le Toulouse-Lautrec du Grand Palais, dont il sera bientôt question sous ma plume électronique, n'en finit pas de finir...

(1) Il serait grand temps que les intéressés reprennent ce terme aujourd'hui diabolisé pour en faire un titre de gloire!

Pratique

«Félix Fénéon, Les temps nouveaux de Seurat à Matisse», Orangerie, Jardin des Tuileries, Paris, jusqu'au 27 janvier 2020. Tél. 00331 44 50 43 00, site www.musee-orangerie.fr Ouvert de 9h à 18h, sauf le mardi.




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