Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Paris ouvre au public son Hôtel de la Marine, qui fut un jour le Garde-Meuble de la Couronne

Les travaux de restauration, qui ont duré quatre ans, ont accumulé les bonnes surprises. Le marins avaient peu touché aux décors d'un bâtiment élevé vers 1770.

Sous la colonnade, qui rappelle celle du Louvre.

Crédits: Sortir à Paris.

Ce fut longtemps une longue façade sur la Concorde, devant laquelle passaient distraitement les promeneurs. Ils voyaient au milieu des plantons en uniforme. Il s’en trouvait d’autres Rue Royale, en face de chez Maxims’s. Nul ne pénétrait dans l’énorme bâtiment conçu dans les années 1760 par l’architecte de Louis XV Jacques-Ange Gabriel, à part des militaires et quelques civils cravatés une serviette sous le bras. Les «simples pékins» n’avaient accès au Ministère de la Marine qu’une fois l’an, au moment des Journées du Patrimoine. J’en avais profité il y a bien des années pour découvrir quelques salons défraîchis, contenant plusieurs beaux meubles semblant eux aussi bien fatigués.

Une verrière couvre désormais la cour. Photo Stefan de Sakutin, AFP.

Et puis un jour on a appris que le Ministère de la Marine allait mettre les voiles, histoire de regrouper ses services. Voilà qui rendait libre l’un des plus prestigieux bâtiments de la capitale. C’était au moment où l’État français se disait vendeur. Il bradait ses bijoux de famille. Pourquoi ne pas mettre sur le marché l’édifice ayant un jour abrité les diamants de la Couronne? Il y a eut beaucoup de spéculations, à tous les sens du terme. On parla d’un grand hôtel. Il aurait fait pendant au Crillon, restauré il y a quelques années, qui loge dans la construction jumelle de La Concorde. Ou alors, pourquoi pas, une galerie marchande? Finalement, à l’étonnement général, un projet culturel à 130 millions d’euros l’a emporté. Il y aurait là une sorte de Versailles parisien, doublé d’un musée occupé par les collections des Al-Thani. Autrement dit celles des Qataris. Il faut bien que l’argent vienne de quelque part, même si l’opération devait être surtout financée (après emprunt) par une location, aujourd’hui devenue problématique, de 6000 mètres carrés de bureaux. Qui veut encore des bureaux? L’État français ne devait pour sa part mettre que dix millions sur la table…

Salons surdorés

Avec un an de retard, l’Hôtel de la Marine a ouvert ses portes aux visiteurs au printemps 2021. Le chantier patrimonial s’est déroulé dans les règles. Il n’a réservé que de bonnes surprises. Les marins, qui avaient succédé sous la Révolution aux meubles du roi, avaient peu altéré la substance des décors intérieurs. Ils avaient vécu là à moindre frais, redonnant parfois une couche de peinture. Seuls les salons donnant sur la loggia de la Concorde (inspirée par la Colonnade du Louvre) avaient été refaits au milieu du XIXe siècle, avec des flots de dorures. Le reste s’est retrouvé largement intact sous des galandages et des faux plafonds. Imaginez que le «Cabinet doré» cité par les inventaires, que l’on pensait disparu corps et biens depuis longtemps, s’est retrouvé sous les formicas d’une cuisine!

Le Cabinet des miroirs restitué. Joli travail de tapissier! Photo Sortir à Paris.

Il ne restait à l’équipe dirigée par Delphine Christophe qu’à tout remettre en état, en comblant les manques. Puis à faire travailler les artisans. Ceux-ci ont oeuvré de leur mieux, en se donnant autant de peine que dans les châteaux royaux. Rien là que de très normal. Comme certaines soubrettes se parant en douce des robes de Madame, les deux intendants successifs de l’Ancien Régime, Pierre-Elisabeth (1) de Fontanieu et Marc-Antoine Thierry de Ville-d’Avray avaient abusé de leur situation. Sous prétexte de trouver les bons artistes pour la Couronne, ils commençaient par les tester chez eux. Jean-Henri Riesener, le plus grand ébéniste de son temps, a ainsi commencé par meubler… le titulaire du Garde-Meuble. Marie-Antoinette a passé bien ensuite.

L'art de remeubler

La richesse du décor subsistant (il y a aussi le peu convenable «Cabinet des miroirs») a incité en 2016 les promoteurs du projet à remeubler autant que possible les appartements de l’intendant et de son épouse. Certains achats se sont vus effectués sur le marché, comme un somptueux secrétaire de Riesener qui avait un jour été là. La chose posait des problèmes. La table assortie se trouvait à Trianon. Il fallait la faire revenir. Mais après tout, les meubles se promenaient bien davantage qu’aujourd’hui vers 1770. Des cheminées ont aussi passé d’une pièce à l’autre afin de retrouver leur place d’origine. Quant aux tissus, ils ont dû se voir retissés. Mais dans des tons un peu assourdis. L’idée n’était pas ici d’aboutir au clinquant voulu des salons du XIXe siècle, où le visiteur passe aujourd’hui en se voyant raconter les grands bals d’antan dans ses écouteurs.

Les salons de l'Intendant remeublés. Photo Stefan de Sakutin AFP.

Et qu’est-ce que cela donne à l’arrivée? Les façades extérieures et intérieures ont été nettoyées. Raclées. On y retrouve le style majestueux de Gabriel. Mais soyons justes. Les cours sécrètent aussi un certain ennui. Cette architecture demeure vraiment trop sage et trop raisonnée. Un défaut que l’on a déjà rencontré à Compiègne, dont Jacques-Ange a refait le château, ou à Versailles, où il a entamé vers 1770 son «Grand Dessein» d’assagir les effets colorés voulus par le jeune Louis XIV. Les façades se révèlent ainsi bien sèches, hors celle donnant sur La Concorde. La Marine a en plus rehaussé ici le tout d’un étage. Le meilleur se trouve donc dans les intérieurs, à la fois somptueux et familiers. Les restaurateurs ont réussi le prodige de leur donner un air patiné. C’est comme si le Garde-Meuble n’avait jamais cessé d’exister (2).

Deux tours possibles

Le visiteur doit cependant faire attention. Deux tours lui sont proposés. Le premier, libre, se contente des salons dorés sur tranche et de la promenade sur la magnifique loggia, avec vue plongeante sur Paris. C’est celui qu’il ne faut pas choisir. Pour quelques euros de plus, la grande promenade permet d’évoluer en prime, sous la conduite d’un guide, chez Messieurs de Fontanieu de de Ville-d’Avray. C’est là que se trouve le meilleur, en attendant l’ouverture du Musée Al-Thani (archéologie et art islamique) à l’automne. Il serait permis, mais quelqu’un d’autre l’a fait avant moi, de parler ici d’un «temps retrouvé».

(1) Les hommes de jadis portaient souvent parmi leur prénoms celui de leur grand-mère ou de leur marraine.
(2) Tout a en fait très mal fini. Ville-d’Avray a été massacré en septembre 1792. Le même mois, des voleurs se sont introduits dans le Garde-Meuble. Ils y ont opéré, sans se faire remarquer, pendant une semaine, dérobant notamment les bijoux de la Couronne…

Pratique

Hôtel de la Marine, 2, place de La Concorde, Paris. Site www.hotel-de-la-marine.paris.fr Ouvert tous les jours de 10h30 à 19h. Nocturne le vendredi jusqu’à 22h. Réservation en principe obligatoire, mais j'ai vu un distributeur de billets.

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