Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Paris, Londres ou Rome ouvrent des expositions de luxe. Mais pour qui, au fait?

La saison est repartie comme si rien n'était. Les voyages sont pourtant devenus très difficiles. Alors, qui verra ces expositions pour lesquelles une réservation s'impose?

Albrecht Altdorfer au Louvre. L'exposition ne va pas pouvoir attirer grand monde.

Crédits: Musée du Louvre, Paris 2020.

Le 1er octobre, le Palais Galliera, fermé pour travaux depuis 1998, a rouvert ses portes avec l’exposition «Chanel». Le même jour, le Louvre a donné son coup d’envoi à sa rétrospective, moins publique certes mais à mon avis plus utile, sur «Albrecht Altdofer». Un peintre majeur du XVIe siècle allemand. Beaubourg fourbit également ses armes. Il nous mitonne son «Henri Matisse, Comme un roman», qui débutera le 22 octobre. Paris n’est bien sûr pas la seule capitale à aligner ce qui aurait jadis formé des «block-busters». A Londres, la Tate Modern propose jusqu’au 15 novembre un «Andy Warhol» sentant tout de même le réchauffé, alors que la National Gallery a lancé le 3 octobre son «Artemisia Gentileschi» sur fond de #metoo version dix-septième siècle (1).

Londres a maintenu son "Artemisia". Voici un autoportrait en sainte Catherine. Photo National Gallery, Londres 2020.

Tout cela est bien joli. Tout cela semble bien beau. Une question lancinante ne s’en pose pas moins. Qui va pouvoir admirer ça par les temps qui courent? Les grands musées veulent donner l’impression que rien n’a changé. Normal. Les expositions qu’ils proposent cet automne ont été prévues et financées en 2018 et 2019, voire bien plus tôt. Elles supposaient par conséquent des prêts internationaux, voire transcontinentaux. Des avions allaient décoller pleins de chefs-d’œuvre en Amérique ou en Europe pour atterrir de l’autre côté de l’Atlantique. Un état de fait supposant des empreintes carbone, ce qui commence à choquer. Des entreprises exigeant des décors luxueux, qui se verront détruits sans états d’âme après le dernier jour d’ouverture. Et je ne parle bien sûr pas des frais engendrés non seulement par les transports, mais les assurances et les gens accompagnant toiles et statues. Les coûts ont vertigineusement augmenté depuis les années 1970, où une Suzanne Pagé, alors directrice du Musée d’art moderne de Paris, se déplaçait avec des Kandinsky sur la banquette arrière de sa voiture!

Un système qui s'enraye

En quelques mois, tout a pourtant changé. Personne ne sait si c’est ou non durablement, l’adverbe «définitivement» n’ayant pas cours en la matière. L’argent commence à faire défaut, même si le Louvre parle une nouvelle fois de se lancer dans des travaux aussi coûteux qu’inutiles (2). Les musées américains, au statut privé, licencient à tout de bras, imités par une institution aussi vénérable que la multi-séculaire Royal Academy de Londres. La faute d’abord à leur fermeture plusieurs mois pour cause de pandémie. Puis à leur réouverture, mais sous conditions. Enfin aux actuelles restrictions de voyage. Voilà qui me fait revenir à mon point de départ. Qui, dans les circonstances actuelles, va voir «Chanel» au Palais Galliera, «Artemisia» à Londres, ou les «Marbres Tolornia» que les Musée du Capitole présenteront à Rome, après des années d’attentes et de tergiversations, dès le 14 octobre?

L'une des robes de Chanel présentées au Palais Galliera, récemment agrandi en sous-sol. Photo Palais Galliera, Paris 2020.

Ce qui s’enraye dans le système, c’est en effet la donnée de base. Le public fond en ce moment. Beaucoup de musées fonctionnaient sur le tourisme, en partie culturel. C’est bien sûr le cas du Louvre où les étrangers, notamment asiatiques, ont fini par former les trois quarts des visiteurs (chiffre auquel il faudrait encore ajouter les nombreux provinciaux). Or il devient impossible en ce moment de se déplacer en direction de la capitale française, à moins d’aimer les quarantaines. Il y a en plus une certaine peur des gens à entrer dans des lieux fermés, même si une enquête récente prouve que les plus âgés se montrent les plus téméraires. Nombre de lieux exigent en plus des réservations, dites obligatoires, en ligne. Or qui sait à l’heure actuelle pouvoir se trouver à 14 heures 15 ou à 16 heures 30 le 22 octobre pour l’ouverture de l’exposition sur les chefs-d’œuvre de la Renaissance «de Donatello à Michel-Ange» au Louvre? Ou le 6 octobre pour celle du «Summer Show» de la Royal Academy londonienne, enfin sur rails. Personne, ou presque.

Caisses rouvertes en douce

Il fallait moyenner. La plupart des musées ayant imposé de telles exigences préalables le font. Souvent en douce, hélas. Il eut fallu jouer franc jeu. Dire, comme on me l’a fait à Beaubourg, qu’il y avait «quelque part un endroit où l’on peut vous trouver un créneau horaire, même immédiat» tient de l’hypocrisie. Prétendre qu’on se contente de «dépanner» aussi. La chose se pratique pourtant à Genève au MAH pour Gilbert Albert et sans doute au MEG avec Dubuffet. Il est clair qu’il faut ouvrir les vannes, alors que les visiteurs hésitent à réserver et à payer en ligne pour des choses pouvant se révéler inaccessibles. Le Palazzo Reale de Milan l’a bien compris. Après avoir vu son exposition Georges de La Tour (que j’aurais bien aimé visiter) désertée, il a rouvert sa caisse le 29 septembre. Il faut ici rappeler que la réservation en ligne n’est possible à Milan comme à Rome que pour les nationaux dotés d’un domicile et d’un numéro fiscal… Une chose qui n’a pas empêché le récent Raphaël romain de trouver tout de même 162 000 visiteurs. Des héros selon moi.

"La blouse roumaine" de Matisse, qui sert à la publicité de l'exposition de Beaubourg. Photo Succession Henri Matisse, Centre Pompidou, Paris 2020.

Que va-t-il donc se passer par la suite? Je ne suis pas devin, mais le nombre de grosses expositions devrait drastiquement baisser dès 2021. Un peu par écologie. Beaucoup par économie. Les encaisses manquant, il y aura des trous dans les comptes. Les sponsors, marqués pour beaucoup par la crise, ne vont pas se bousculer. Il y aura en plus une impression de gâchis. Déplacer des Matisse, des Artemisia, des Michel-Ange pour presque personne, avec les petits risques que cela suppose, c’est tout de même désolant. La chose ne ravira que ceux prônant depuis longtemps dans la profession l’organisation quasi exclusive de manifestations basées sur les collections propres des musées. Une chose qui n’est certes pas le cas à Paris du Grand Palais, qui va entrer dans des travaux budgétés à 466 millions d’euros, alors même que le programme de restauration se voit simplifié. A quoi servent en effet ces galeries (qui devraient se voir remplacées sur l’autre rive de la Seine par un Grand Palais provisoire jusqu’en 2024) si ce n’est à créer de toutes pièces des événements aussi hors sol que certaines tomates?

Tiens! A ce propos, la Fondation Beyeler de Bâle, qui a dû déprogrammer son Goya (prévu maintenant en octobre 2021) va montrer ses propre tableaux et statues à partir du 10 octobre. Une chose qu’elle n’avait guère fait depuis 1998. N’est-ce pas là une bonne idée? L’ensemble est admirable. Il a pour seul défaut de se trouver sur place, ce qui le dévalue... L'herbe semble toujours plus verte ailleurs.

(1) Artemisia avait subi un viol qui fit l’objet d’un procès célèbre, qu’elle a gagné dans la Rome papale.
(2) Après avoir ôté le sol de marbre d’une immense salle en parfait état pour y installer un parquet, le Louvre parle en ce moment de refaire pour 40 millions d’euros les salles romaines déjà coûteusement restaurées entre 1997 et 2010! Le trou dans la caisse pour 2020 est pourtant de 46 millions, ce qui a vite fait voler en éclats la fameuse «réservation obligatoire».

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