Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PADOUE/Du côté de l'"Aeropittura" des années du fascisme

Crédits: Musei Civici agli Eremitani, Padoue

C'est du vol à l'état pur. L'«aeropittuta», dernier avatar du futurisme, a multiplié les vues d'avion, piquant volontiers du bec sur terre à une vitesse vertigineuse. Les cieux se retrouvent vaincus par l'homme, qui n'est plus victime de la malédiction d'Icare. Véritable corps d'acier, sa machine fait de lui un conquérant. Ce n'est pas par hasard sur l'aeropittura coïncide avec la période la plus belliqueuse du fascisme, les années 30 et 40. 

Le public voit poindre le phénomène, qui bénéficie pour quelques jours encore d'une exposition aux Musei Civici agli Eremitani de Padoue, en 1926. Le mouvement n'a pas encore été théorisé. C'est en 1929 que Filippo Tommaso Marinetti, qui joue pour le futurisme que même rôle qu'André Breton face au surréalisme, signe son manifeste, immédiatement paraphé par nombre d'artistes sous sa coupe. Il y a là des gens importants. Je me contenterai de citer Fortunato Depero, Giacomo Balla (un vieux de la vieille) ou Enrico Prampolini. Des noms jouissant aujourd'hui d'une aussi forte cote artistique que financière. Les avant-gardes italiennes sont devenues très chères.

Donnant-donnant 

Le lien avec un régime de plus en plus autoritaire apparaît fort. Marinetti a fait obédience à Mussolini dès 1922. La chose tenait du donnant-donnant. Contre une relative liberté créatrice, les futuristes conféraient au fascisme une image moderne. Or l'une des obsessions du Duce était de dépoussiérer l'Italie de son image passéiste et muséale. D'où toutes sortes d'audaces, notamment architecturales, qui eussent semblé impensables dans l'Allemagne nazie. Un futurisme enrôlé, mais du coup protégé, servait les desseins politiques d'alors. Une métropole tournée vers le progrès. Des ambitions coloniales. On sait que la Libye, après l'Ethiopie, en fera les frais. Il se construira là aussi des villes nouvelles, aujourd'hui en bien mauvais état. Il y aura ensuite la Guerre d'Espagne, du côté Franco bien tendu. Puis le front russe...

L'aéropeinture suit donc la passion organisée autour des héros de l'aviation, apparue durant la Première Guerre mondiale. Le peuple vibre pour Italo Balbo, Carlo Del Prete ou Francesco De Pinedo, le premier des trois (mort à Tobrouk en 1940!) restant le plus «politique». Cet art soutient aussi les conquêtes du fascisme, à grands coups de bombardements parfois chimiques. Car il ne faut pas se leurrer! Depuis 1914, l'avion, qui n'a encore rien de civil, se confond avec la guerre. Il incarne la mort venant d'en haut. De nombreux tableaux présentés à Padoue montrent des fumées noires remontant du sol. D'où une odeur de souffre. Je connais un marchand parisien qui avait récemment à vendre un Tullio Cralli. Il en montrait l'image sur son portable avec des mines de curé sortant du bordel. Eh bien sa toile, qui a d'ailleurs vite trouvé preneur, n'a jamais figuré sur ses cimaises. Pas bon pour la réputation...

Noms presque inconnus 

Le musée de Padoue a pris le risque, mais avec une publicité minimale. Rare dans la rue, l'affiche montre l’œuvre la plus innocente. Aidé par Renata Scomparin, le commissaire Claudio Rebeschini n'a cependant fait l'impasse sur rien. Il a également creusé la question. Figurent ainsi aux murs quantité d'artistes peu connus, voire franchement inconnus. Dont deux femmes, Marisa Mori et Leandra Angelucci Cominazzani. Il se révèle toujours intéressant de bien lire les cartels. Le visiteur apprend ainsi que plusieurs pratiquants de l'aéropeinture sont morts sur le front russe en 1943. Je citerai Corrado Forlin. Italo Fasulo a pour sa part disparu sans laisser de traces en Italie, juste après l'armistice de 1943. Corps jamais retrouvé. 

Tous ces gens peignent des tableaux étonnants, qui se situent droit  dans une ligne, même si une toile presque abstraite comme le «Glorification du ciel et de la terre» de Nello Voltolina reste assez elliptique. «Mitraillement aérien» d'Italo Fasullo, réalisé en 1942, annonce la couleur. Pas question de se tromper non plus avec «Parachutistes» de Tullio Cralli de la même année. La gêne naît du fait que le spectateur ne ressent aucun rejet. La plupart des tableaux montrés à Padoue se révèlent étonnants, avec leurs raccourcis évoquant les fresques des coupoles de la Renaissance et leur violence annonçant une certaine bande dessinée. D'où une sorte de fascination pour ces aéropeintres aux allures d'anges noirs.

Le phémomène Tullio Cralli 

Le plus doué du groupe, et de très loin, reste Tullio Cralli, qui a d'ailleurs eu son hommage au Mart (c'est l'un des principaux musées d'art modernes du pays) de Rovereto dès 1994. Né en 1920 dans l'actuel Monténegro, Cralli était alors encore vivant. C'est l'enfant prodige du groupe. Il a 19 ans quand il signe ses premières toiles importantes. La Biennale de Venise lui consacre une rétrospective en 1940, alors qu'il a 29 ans. La suite se révèle plus difficile, même si Cralli, mort en 2000, a produit jusqu'à la fin, avec des périodes parisienne et cairote. Je préciserai que le Mart de Rovereto est l'héritier de ses archives et de ce qui lui restait de son œuvre. 

Voilà. L'exposition apparaît historiquement importante. Elle donne à voir des pièces peu montrées. Comme tout ce qu'organisent les Musei Civici agli Eremitani, un ex-couvent démesuré, elle se voit mal annoncée. Difficile à trouver, en plus, dans le dédale du bâtiment. Mais il y a peu de chances qu'une autre ville aborde un tel sujet. On imagine la polémique qu'il y aurait dans un musée parisien ou londonien...

Pratique 

«Aeropittura, La seduzione del volo», Musei Civici agli Eremitani, 8, piazza Eremitani, Padoue, jusqu'au 30 juillet. Tél. 0039 049 82 04 551, site www.padovanet.it/informazione/musei-civi-agli-eremitani Ouvert du mardi au dimanche de 9h à 19h.

Photo (Musei Civici agli Eremitani, Padoue). L'un des toiles les plus innocentes du lot, signée Guglielmo Sansoni. Pour une fois, l'avion ne pique pas en direction du sol.

Prochaine chronique le samedi 15 juillet. Petite visite à l'EPFL lausannois.

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