Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Padoue raconte la vie de Giovanni Battista Belzoni, pionner aventureux de l'égyptologie

Sans formation, ce géant de deux mètres dix s'est attaqué au patrimoine pharaonique au début du XIXe siècle. L'exposition constitue une vraie réussite, voulue grand public.

Giovanni Battista Belzoni. Portrait d'époque.

L’archéologie a a une histoire, comme toute science. Elle possède la particularité d’être plus aventureuse que celle de la médecine ou de la mécanique, ce qui explique son durable succès public. Ce n’est pas par hasard si l’Indiana Jones de Steven Spielberg exerce, d’une manière toute particulière il est vrai, cette profession. La série de films le mettant en vedette avait été lointainement précédée par la publication d’un livre de vulgarisation comme «Des dieux, des tombeaux des savants», de C.W. Ceram. Paru dans l’Allemagne de 1949, il a été traduit depuis en 28 langues. Cinq millions d’exemplaires au total. Auparavant propagandiste soue le IIIe Reich, l’homme y raconte de manière palpitante les premiers fouilleurs, qui n’étaient de loin pas tous des scientifiques. On ne travaillait pas au tamis et au pinceau dans les premières années du XIXe siècle. C’étaient plutôt la pioche et l’explosif!

Le transport du buste colossal de Ramsès II en 1816. Photo DR.

Parmi ces pionniers figure Giovanni Battista Belzoni (1), à qui sa ville natale de Padoue consacre aujourd’hui une énorme exposition. Fils d’un barbier, l’homme était né ici en 1778. Il ne bénéficiait d’aucune formation spéciale, voire d’aucune formation du tout. «Le Titan de Padoue» avait pour lui une taille exceptionnelle (deux mètres dix) et une intelligence du même niveau. Son existence tient du roman. L’homme exerce divers petits métiers avant d’arriver à Londres en 1803. Il devient alors hercule dans un cirque. Ce séducteur rencontre aussi une jeune Anglaise qui lui accorde sa main, et du même coup un passeport britannique. Aussi aventureuse que lui, Sarah Banne est l’épouse idéale. Elle participera à toutes les expéditions futures, sauf la dernière.

Débuts dans l'hydraulique

La première grande destination du couple est l’Egypte. Belzoni se présente alors comme l’ingénieur hydraulique qu’il est réellement devenu. Ses machines se révèlent d’une brillante conception. Elles marchent. Las, le pays des Mamelouks se trouve cependant en pleine guerre civile. L’Italien se tourne alors vers d’autres débouchés. Le commerce des vestiges antique en constitue un. S’affrontent pour sa main-mise deux consuls. Henry Salt (1780-1827) représente la Grande-Bretagne de George III. L’Italien Bernardino Drovetti(1776-1852) la France de Louis XVIII, puis de Charles X, ce dernier constituant pour le Louvre un Musée égyptien (dont les salles existent toujours, avec leur décor d’époque). Les institutions européennes se forment alors des collections complétant, sur un mode alors jugé mineur, celles vouées à la Grèce et à Rome antiques.

L'une des aquarelles des époux Belzoni, publiées dans les années 1820. Photo DR.

Belzoni, comme le raconte bien l’exposition proposées par les commissaires de la manifestation padouane, va se mettre en contact avec ces deux hommes. Drovetti deviendra vite son ennemi juré. Il travaillera plutôt pour Salt, qui le chargera notamment de livrer un buste colossal prélevé à Thèbes jusqu’au British Museum. Un exploit jugé impossible, que l’homme réussira en faisait rouler des tonnes de pierre sur des troncs d’arbres jusqu’au Nil (avec tout de même l’aide de 130 hommes!). Belzoni va ensuite se mettre à son compte. Son meilleur appui se révélera le Suisse Jakob Ludwig Burckhardt (1784-1817). Ce Bâlois a découvert Petra. Il indique à Belzoni Abu Simbel,que l’Italien fera désensabler par 55 degrés à l’ombre, devenant ainsi le premier homme à y pénétrer depuis la pharaons.

La tombe saccagée

Il y aura ensuite le retour triomphal à Londres. Belzoni y ramènera notamment le sarcophage de Séthi Ier, dont il a retrouvé la tombe. Celle-ci donnera dans les années qui suivent lieu à l’un des pires épisodes de ce qui était alors un Far West archéologique. Retrouvée intacte, elle se verra débitée en fragments. Emiettée, faudrait-il même dire. L’Antikenmuseum de Bâle a consacré en 2018 une excellente exposition à ce saccage (à peine évoqué dans l'exposition). Le sarcophage lui-même finira chez l’architecte Soane, qui le paiera la somme jugée hallucinante de 1000 livres. Il forme aujourd’hui le plus spectaculaire élément de l’extravagant et merveilleux Soane Museum de Londres. Comme quoi un chef-d’œuvre peut en nourrir un autre!

Le sarcophage de Séthi Ier au Soane Museum vers 1850. La présentation est exactement la même en 2020. Photo DR.

L’ultime expédition, sans Sarah, tournera à la catastrophe. Belzoni s’est engagé à devenir le premier Occidental à entrer dans Tombouctou. Le Maroc lui refuse le passage. Il passera par la Guinée. Une dysenterie infectieuse finira avoir raison du colosse, que ses compagnons enterreront sous un arbre. Padoue ne reprend pas ici la légende voulant que Belzoni ait été tué et dépouillé par les indigènes. La veuve terminera la publication des livres et gravures. Ce sera un énorme, mais tardif succès. Depuis 1821-1822, Jean-François Champollion, que Belzoni n’a jamais rencontré, déchiffrait les hiéroglyphes. Belzoni ne savait pas encore ce qu’il mettait à jour. La lecture des signes proposée par Alexandre Lenoir (2) en 1810 s’était révélée un leurre. Je dirai pour finir qu'il se trouve aujourd’hui un peu partout des objets Belzoni, Genève possédant depuis 1825 des items donné au Musée Académique de notre ville par Drovetti (3).

Petits films d'animation

Avec cette vie romanesque, qui a donné lieu à plusieurs biographie, à une BD et à un téléfilm en 2005, Padoue aurait pu proposer une exposition très sérieuse. Ses commissaires et son décorateur ont préféré faire rêver. Avec intelligence et goût. La trajectoire de l’enfant du pays se voit racontée avec des petits films d’animation, créés à partir de gravures d’époque. De courtes vidéos donnent l’opinion de spécialistes actuels. Dans la scénographie,installée au premier étage d’un immense bâtiment reconstruit dans les années 1950 derrière une façade ancienne, le visiteur avance comme dans un cabinet des merveilles. Avec de grands pans de miroir sur son trajet. Il a fallu cacher le plus possible l’architecture assez moche des lieux.

Un graffiti, devenu historique, avec la signature de Belzoni. Photo DR.

Il y a aussi des objets bien sûr. Juste ce qu’il faut. Ni trop, ni trop peu. Ne vous attendez pas ici à des merveilles reproduites dans tous les livres! Rien à voir avec un de ces machins du genre Toutankhamon, comme en exporte Le Caire quand son musée a besoin d’argent. Florence, Turin, Bologne, Rome ont beaucoup prêté. Il existe de belles collections pharaoniques en Italie, surtout à Turin, ravitaillé dans les années 1820 par Drovetti. Le British Museum a accordé de petites choses. J’ai été surpris de constater que le Louvre avait envoyé une prodigieuse coupe en or du Nouvel Empire.

Action brutale

La conclusion apparaît cependant toute moderne. C’est la reconstruction à l’échelle un dixième de la Pyramide de Chéphren dans le patio padouan. Pourquoi Chéphren? Très simple. Alors que des archéologues des années 1810 proposaient de faire sauter à l’explosif le bas d’un mur de son tombeau pour se frayer un passage, Belzoni a trouvé celui-ci par simple déduction des monuments qu’il avait auparavant visités. Quand je vous disais qu’il s’agissait d’un homme intelligent!

Cela dit, il est clair que son action parfois aussi brutale que celle de ses collègues peut aujourd’hui choquer. Certains monuments ont vraiment eu la malchance de se voir découverts trop tôt. Mais il ne faut pas oublier le climat de l’époque, où le passé pharaonique n’intéressait pas les pachas du Caire. En voulant moderniser le pays, ils n’hésiteront pas à démolir vers 1850 d’importants vestiges afin d’en réutiliser les pierres. L’intérêt national, puis nationaliste pour les antiquités de l’Egypte ne s’est développé que tard. Et il se retrouve aujourd’hui parfois menacé par les fondamentalistes, qui parlent de tout faire sauter. Il y a des moments où il faut donc savoir où se situe le moindre mal…

(1) Le nom s’écrivait au départ Belzon, à la vénitienne.
(2) Alexandre Lenoir est plus connu comme l’homme qui a sauvé des monuments français du vandalisme révolutionnaire, créant ensuite un musée incorporé au Louvre en 1816.
(3) Genève possède ainsi douze objets Drovetti, dont six stèles. Leur premier catalogue a été établi par Jean-François Champollion.

Pratique

«L’Egitto di Belzoni», Centro culturale Altinate San Gaetano, 71, via Altinate, Padoue, jusqu’au 28 juin. Tél. 0039 02 92 889 77 92, site www.legittodibelzoni.it Ouvert du lundi au jeudi de 9h à 19h, vendredi et samedi de 9h à24h, dimanche de 9h à 20h.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."