Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Padoue montre la très sage collection impressionniste de Paul et de "Bunny" Mellon

Le Palazzo Zabarella met en avant Monet, Degas ou Van Gogh. Les milliardaires de Pittsburgh n'avaient d'yeux que pour la France et son art de vivre.

Un coin de balcon par Berthe Morisot

Crédits: Palazzo Zabarella, Padoue 2019.

Les collections voyagent, même quand elles ne le devraient en principe pas. Alors les autres… De vraies nomades. Le Virginia Museum of Fine Arts, qui se trouve à Richmond (Richmond USA, of course!) est assez riche pour proposer des expositions clef en main. Les Parisiens ont pu en découvrir une amusante autour du cheval. Elle se tenait au Muséede la chasse et de la nature. Les Padouans découvrent en ce moment une autre partie de la collection formée dans les années 1950 et1960, puis donnée par Paul et Rachel Mellon. Elle se compose comme de juste d’impressionnistes et de fauves. Rien que de la peinture joyeuse et sans problèmes. De jolies toiles insérées dans de superbes cadres dorés, arrachés à des tableaux des XVIIe et XVIIIe siècles.

Les Mellon représentaient le sommet d’une certaine aristocratie à l’américaine. L’un et l’autre étaient des héritiers. Paul appartenait à une famille divisée en branches (comme les Rothschild), dont la fortune remontait au XIXe siècle. L’acier de Pittsburgh. Surnommée «Bunny», mais sans aucun rapport avec les petits lapins de «Playboy», Rachel était une Lambert. Un empire comprenant notamment les rasoirs Gillette. Pour tous les deux, il s’agissait d’un second mariage, célébré en 1948. Il était veuf. Elle divorcée. Ils ont ainsi eu des enfants, mais pas ensemble. Leur union était tardive, ce qui ne l’empêcha pas de durer. Paul est mort à 92 ans en 1999. Bunny à 103 ans et demi en2014. Que voulez-vous? Dans certains cas, l’argent conserve encore mieux que l’alcool.

Un goût parfait

Les Mellon possédaient de nombreuses résidences, dont une à Antigua. Rachel se chargea de les décorer. Son goût passait pour parfait. Il donnait toujours dans une respectabilité WASP (White anglo-Saxon Protestant). «Rien ne doit se remarquer», aimait-elle à dire. La chose valait pour les jardins créés par cette fanatique d’horticulture, mais aussi pour ses demeures et ses robes super simples. Notez qu’elles étaient tout de même de Cristobal Balenciaga, avant que Hubert de Givenchy prenne la relève. Le seul luxe apparent de ces milliardaires puritains était l’écurie de course de Paul. L’un de ses chevaux a ainsi pu remporter en 1971 le Prix de l’Arc de Triomphe à Paris. Jamais les Mellon ne se seraient commis dans une boîte de nuit. C’est pour cela que l’amitié entre Jackie Kennedy et Rachel peut surprendre. La «First Lady» demanda même à Bunny de créer une roseraie pour la Maison Blanche. Mais dans les années 1960, on en savait moins sur les aspects sombres du clan Kennedy.

Le couple Mellon en 1954. Photo Associated Press.

Deux générations après les personnages des romans de Henry James, le couple Mellon n’avait de considération que pour l’Europe. Il y accomplissait des voyages réguliers. De vrais pèlerinages. Madame visitait les maisons de couture. Ils achetaient en commun des tableaux. Ceux-ci n’atteignaient pas alors les prix fabuleux d’aujourd’hui. Leurs emplettes restaient on ne peut plus classiques. Renoir, Degas, Bonnard, Gauguin, Van Gogh, Cézanne… Rien de choquant. Aucune intellectualité. Il y avait de sages paysages de la campagne française, des natures mortes gorgées de fruits et des dames sur la plage. Mais habillées! Le nu aurait ici semblé aussi déplacé chez eux que l’art religieux ou les grandes mythologies. Dans cette petite musique de chambre, Padoue ne fait résonner qu’une seule note stridente. A se demander s’il n’y a pas eu une erreur de livraison. Imaginez! Un grand Picasso de 1953 aux couleurs pétaradantes. Il s’agit tout de même d’un coin de chambre sous le soleil méditerranéen. Les Mellon eussent été horrifiés par les scènes érotiques que l’Espagnol a multipliées par la suite.

Plus joli que beau

Tout se révèle parfaitement à sa place au Palazzo Zabarella. Un lieu accueillant chaque année une manifestation de prestige, si possible en tournée européenne. Pas une seule incongruité. Les Mellon en gloire. Nous sommes dans un univers clair et harmonieux où le joli fait souvent office de beau. Car il faut bien le dire. L’ensemble apparaît de nos jours très daté. Il reflète non pas des inclinations personnelles, mais le style d’une époque évolue. Il y a bien longtemps que les héritiers des grandes familles américaines, dont les collections ont le plus clair du temps fini dans des musées, ont été remplacé par des «self made men». Autrement dit des gens s’intéressant à la seule Amérique et aux artistes en étant issus. Pollock et Rothko hier. Jeff Koons et Basquiat aujourd’hui. Ils ont pris la place des petites dames en crinoline et des bouquets de fleurs. Le temps des Mellon, des Vanderbilt ou des Rockefeller apparaît aux nouveaux super-riches aussi suranné que la cour de Louis XV.

Une scène de plage (habillée) d'Edouard Manet. Photo Palazzo Zabarella, Padoue 2019.

Reste que cette peinture un brin nostalgique ravit le public. Il faut dire qu’il est longtemps demeuré privé d’impressionnistes, les Italiens achetant en priorité transalpin. Vous ne trouverez presque pas de Van Gogh, de Monet ou de Degas, pour reprendre les trois noms mis en avant sur l’affiche, dans les institutions de Rome, de Milan ou de Venise. D’où le nombre des visiteurs, qui ne sont pas forcément des gens âgés. Il faut dire qu’en dépit de mes piques, il y a tout de même là quelques très bons tableaux, même si l’ensemble manque un peu de chefs-d’œuvre. Notez que le Virginia Museum of Fine Arts poursuit aujourd’hui encore la politique des Mellon. La dernière salle du Palazzo Zabarella montre ainsi des achats récents. Monet. Renoir. Et un exemplaire de «La petite danseuse de 14 ans» de Degas. C’est ce qui s’appelle le changement dans la continuité.

Pratique

«Van Gogh, Monet,Degas, The Mellon Collection of French Art from the Virginia Museumof Fine Arts», Palazzo Zabarella, 14, via Zabarella, Padoue, jusqu’au 1er mars 2020. Tél. 0039 049 875 31 00, sitewww.palazzozabarella.it Ouvert tous les jours de 9h30 à 19h.

Et Renoir pour terminer! Photo Palazzo Zabarella, Padoue 2019.

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