Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Paco Rabanne revient avec ses robes de métal à Rouen

Le couturier des années 1960 avait fait sensation avec ses créations en plaquettes reliées par des rivets. Le Musée Le Secq de Tournelles les propose dans le cadre du "Printemps des musées" de la ville.

Audrey Hepburn en Paco Rabane dans "Two for the Road" de Stanley Donen (1967)

Crédits: 20th Century Fox

C'était en février 1966 dans un salon de l'hôtel Georges V à Paris. Un couturier que nul, ou presque, ne connaissait présentait «douze robes importables en matériaux contemporains». Les mannequins défilaient sur la musique du «Marteau sans maître» de Pierre Boulez, qui passait alors pour le summum de l'avant-garde. Les vêtements en question se révélaient faits de plaquettes de métal, reliées par des rivets. «C'était d'autant plus osé qu'on ne savait plus s'il fallait une combinaison couleur chair en dessous, ce qui aurait eut l'air ridicule, ou circuler à peu près nue, ce qui devenait indécent», explique aujourd'hui Alexandra Bosc, commissaire d'une exposition Rabanne à Rouen. La jeune femme fait en effet partie de l'équipe du musée normand, après avoir passé par le Palais Galliera de Paris, consacré comme on sait à la mode.

Toute la presse parlait le lendemain de l'événement de l'Espagnol Rabanne, alors âgé de 32 ans. Le monde n'avait pas encore l'habitude des défilés spectacles, qui ne prendront vraiment leur essor à la fin des années 1980. La télévision se devait de suivre. Paco fit sensation dans «Dim dam dom», l'émission culte de Daisy de Galard. «En fait, il a vendu très peu de ses modèles», explique Alexandra Bosc. «Le métal c'est inconfortable. Le métal, c'est froid. Les clientes ont préféré un peu plus tard les créations en fourrure tricotée, en lamelles de cuir ou en pastilles de rodoïd». Le rodoïd fait tout de même moins mal aux fesses, une fois assis, même si la silhouette de l'époque imposait de ne pas en avoir. A Hollywood, la filiforme Audrey Hepburn fit ainsi une infidélité à Hubert de Givenchy pour jouer en 1967 une mondaine «enrabannée» dans «Two for the Raoad», un petit chef-d'oeuvre oublié de Stanley Donen.

"Le métallurgiste"

La sensation de 1966, qui suivait d'un an l'explosion d'André Courrèges, offrait une belle revanche à un réfugié pauvre. «Sa mère avait travaillé en Catalogne pour Cristobal Balenciaga. Son père, colonel, a été fusillé par les franquistes. Il est arrivé sans rien en France.» Etudes d'architectes. Non sans mal. Il lui a fallu faire des dessins pour vivre. Ils ont vite intéressé les souliers Charles Jourdan. Une marque alors en vogue. «Il a ensuite passé au bijou de pacotille, qui ont connu du succès.» Il ne restait plus à l'émigré qu'à franchir le pas menant à la haute couture, en utilisant des matériaux de récupérations, «dont des tabliers de protection conçus pour les bouchers.» En dépit de son triomphe, conforté par les parfums (le premier d'entre eux se nommant «Calandre» en 1969), Rabanne est resté un outsider. L'impitoyable Coco Chanel le traitait de «métallurgiste». «Un surnom que nous avons gardé pour le titre de l'exposition.»

Celle-ci n'a pas été facile à monter, même avec les prêts de l'auteur, qui s'est retiré des podiums en 1999 après de fatales excentricités mystiques. Rabanne aurait vu trois fois Dieu. Vécu une première fois au temps du Christ. Dans les années 90, cet exalté annonça par ailleurs une fin du monde. Il se vit sommé par les politiques de se taire, mais la sainte Vierge le fit changer d'avis. Il continua donc ses prédictions. «Nous avons sollicité les musées, mais ils détiennent en fait peu de choses. Il nous fallait aussi des films et des photos.» L'une d'elles représente François Hardy, maigre comme un clou, dans une robe faite de plaquettes d'or pesant en tout huit kilos. «Elle a été créée pour un événement spécial, mais très rapidement fondue ensuite.»

Un musée de la ferronnerie

L'idée extraordinaire est d'avoir installé cet hommage à cet excentrique de la mode au Musée Le Secq de Tournelles. Pour ceux (et ils doivent rester nombreux) qui ne le sauraient pas, il s'agit là d'une fabuleuse collection constituée au XIXe siècle et dédiée à la ferronnerie d'art. Légué à Rouen, l'ensemble occupe depuis une église gothique un peu décatie, juste derrière de Musée des beaux-arts. Le lieu sert régulièrement pour «Le temps des collections», lancé par le directeur Sylvain Amic à son arrivée dans la ville normande. On a ainsi pu voir l'an dernier des éléments Art Nouveau en fonte d'Hector Guimard. Rabanne fait ainsi son "Temps" depuis le 7 décembre dernier. Vous me direz que c'est un "Temps" froid. Mais il en va ainsi.

Cette saison hivernale comprend cinq autres expositions. Deux sont le fait d'Alexandra Bosc, puisqu'il s'agit toujours de «Fashion». La première se trouve au Musée des beaux-arts. Elle est dévolue aux «Elégantes et dandys» de la Restauration et de la Monarchie de Juillet (1814-1848). «C'est le moment où la rotation des modes devient plus rapide, le caractère bourgeois du temps n'empêchant pas certains excentricités.» L'espace consacré à la chose m'a semblé un peu restreint. «Vous avez dit bijoux?», au dernier étage du Musée de la Céramique, m'est en revanche apparu très réussi. Il y a là de l'ancien et du récent, du spectaculaire et de l'humble, de l'exotique et du régional, du masculin et du féminin. «Belles d'Egypte», qui propose les tissus coptes des musées de Rouen au musée des Antiquités souffre en revanche du lieu en sous-sol.

Un "Printemps" éclaté

Il y a une suite. Deux même. J'avoue ne pas avoir vu «Drap et laine, Utile & sublime» à la Fabrique des Savoir, ni «Du coton et des fleurs» à la Corderie Vallois. Le Printemps est d'une part géographiquement très éclaté (comme les bourgeons), ce qui correspond au désir de faire visiter l'ensemble des huit musés de Rouen-Métropole. Le Musée des beaux-arts abrite en plus toute une série de présentations de dessins, dont je vous ai déjà parlé. Sous le règne de Sylvain Amic, les choses bougent. S'il n'y a pas toujours beaucoup d'argent, ici au moins on a des idées.

Pratique

«Fashion, Le Printemps des musées», jusqu'au 10 mai. Six sites sont à consulter pour avoir des adresses, des numéros de téléphone et des horaires, qui ne sont pas les mêmes partout. L'ensemble des expositions reste gratuit. Tapez www.mbarouen.fr, www.musedelaceramique.fr, www.museelesecqdetournelles.fr, www.fabriquedessavoirs.fr, www.corderievallois.fr et www.museedesantiquites.fr

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