Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Oui au coiffeur. Non au libraire. Le déconfinement suisse a fait un choix de société

Les priorités et les urgences ont changé avec le temps. Elle vont aujourd'hui au corps glorieux. C'est une chance que le Conseil fédéral ait tout de même pensé aux musées.

Attente pour un coiffeur dans une rue suisse le 28 avril.

Crédits: Fabrice Coffrini, AFP

A l’heure où le monde entier devient grandiloquent et où les plus grands intellectuels (français, si possible) débitent d’énormes âneries dans la presse haut de gamme, j’ai bien droit à ma minute de réflexion. Pour trouver le sujet, il m’a suffi de regarder cette semaine la rue. J’ai noté comme tout le monde que les coiffeurs ont rouvert, comme les tatoueurs et les perceurs. Les fleuristes aussi, me direz-vous, mais là on sort du sujet. En tout cas du mien. Je tiens en effet à parler du primat actuel du corps sur ce qu’on eut naguère appelé l’esprit. Les librairies, elles, restent aussi closes en Suisse que les maisons du même nom. Même celle de la gare de Genève demeure dans l’attente du 11 mai. Elles doivent sans doute faire sale à côté de tout ce beau monde incisé, épilé et cosmétique.

Eh bien voilà! Je me suis dit que c’était là un choix de société. Les nations n’opèrent du reste aujourd’hui pas tous le même. En Italie, pays durement touché par l’épidémie, les librairies ont rouvert dès le 14 avril. Vous me direz qu’il n’en subsiste plus beaucoup au pays de Dante, de Pétrarque, de Boccace (dont «Le Décaméron» se passe pendant une épidémie de peste) ou de Manzoni (chez qui l’action de «Les Fiancés» se situe lors d’une autre saignée due au même mal). La modernité, comme on dit, les a mises à mal. Au delà des Alpes, les gens commandent aussi par Internet. Vous savez ce que j’en pense. Le plus grand mal. Je fais partie des gens pour qui un livre se mérite encore. Avoir de la peine à le trouver fait partie du plaisir. A un tel point parfois que l’ouvrage traîne ensuite des mois à la maison sans se voir touché. Tout réside dans la conquête. Après les choses deviennent trop facile. C’est là je le confesse un donjuanisme de la littérature.

La chair et l'esprit

Mais revenons au sujet du jour. La Suisse a donc décidé de favoriser la chair au profit de la pensée. Je m’étonne presque qu’elle ait un instant pensé, par la bouche du Conseil fédéral, aux musées et aux bibliothèques. En France, rien n’en a été dit ou presque, même si Emmanuel Macron se pique parfois d’avoir des lettres. Normal. Le Ministère de la Culture reste depuis sa naissance en 1959 le département pauvre. Il sert à faire joli, quand il reste un peu d’argent. Et je ne parle pas des Etats-Unis, où la culture va à ce qu’il paraît recevoir 75 millions de dollars, alors qu’elle en demandait quatre milliards pour assurer sa survie. Les éditions se concentrent outre-Atlantique sur les «best-sellers». Les musées restent des jouets destinés aux privés qui en font (mais de manière hautement morale) leurs danseuses. Idem pour le théâtre ou la musique, bien plus menacés encore aujourd’hui par la configuration de leurs espaces. Dès la fin mars pourtant, les musées américains poussaient un cri d’alerte disant qu’un tiers d’entre eux ne résisterait à la crise actuelle.

En a-t-il toujours été comme cela? Oui et non. Il y a quarante ans, tout le monde aurait pensé aux fleuristes, mais certainement pas aux tatoueurs et aux perceurs. Ils n’existaient du reste officiellement pas. Obtenir l’adresse d’un type qui maniait l’encre et les aiguilles de manière semi clandestine tenait de l’exploit. Il faut dire que l’on restait dans le primitif et l’approximatif. Certains praticiens crachaient encore dans les poudre de couleur afin de les diluer. Quant aux perceurs, personne d’autre que les membres d’un tout petit milieu issu ds tribus gay ou SM ne savait qui étaient ces drôle de zèbres. En tout cas pas le bottin de téléphone, muet sur leur compte. D’où l’importance de la bonne information, à garder pour soi bien sûr.

Du côté des "barbers"

Et puis les temps ont changé. Il y a eu assez de tatoueurs pour répondre à une demande qui a pourtant explosé. L’offre s’est même finalement mise à excéder cette dernière. Comme en tout, il y a aujourd’hui trop. La «customisation» du corps n’en apparaît pas moins «mainstream». Avec ses limites tout de même. Pas trop de folies. D’où sa prise en compte par des instances aussi peu farfelues que le Conseil fédéral. Le gouvernement ne peut plus faire sans. Autant dire qu’il doit y penser. La preuve! Les «barbers» peuvent d’ailleurs aussi rejouer depuis le 27 avril des ciseaux et de la tondeuse. Notez ici aussi un glissement, très rapide ces dernières années. Un autre fait de société à mon avis. Le coiffeur est devenu plus important pour un homme que pour une femme. Du moins dans certains cercles. Mais ceux-ci s’élargissent.

Tout cela se voit. Heureusement, du reste. C’est fait pour ça. Tandis que vous en connaissez beaucoup, vous, des gens dévorant ostensiblement un livre en public? Eh bien non, même si les liseuses des portables devraient en principe faire défiler les romans que les essais ou les biographies. Le livre a beau ne connaître qu’une légère perte de vitesse à en croire les statistiques (mais que vaut une statistique?), il n’appartient plus au monde des apparences. Il ne donne en 2020 pas de «signe», comme disent les sociologues. Nous ne sommes plus au temps de la Renaissance, où un homme ou une femme de qualité se faisaient volontiers représenter un petit volume à la main. Comme le Ciel, le livre peut donc attendre. Vivement le 11 mai!

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