Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Orsay aurait dû accueillir à Paris les "Modernités suisses". Le livre se trouve en librairie

Annoncée depuis longtemps, l'exposition fait partie à Paris des "belles invisibles". Le parcours va de Hodler à Max Buri, Cuno Amiet ou Edouard Vallet.

Alice Bailly fait partie des rares femmes admises dans l'exposition.

Crédits: Musées d'art et d'histoire, Genève 2021.

C’est l’exposition fantôme. A mon avis, personne ne l’a vue, à part ses organisateurs. Il y a pourtant plusieurs années que le Musée d’Orsay annonce ses «Modernités suisses». Un accrochage collectif, comme celui qui avait touché les républiques baltes avec «Ames sauvages» en 2018. En un peu moins exotique tout de même, malgré les montagnes. Je puis vous le certifier après avoir tenu en mains le catalogue, coédité par Flammarion. Si la manifestation, qui aurait dû commencer le 1er mars pour s’achever le 27 juin reste en rade, le livre se trouve déjà en librairie chez nous. Les piles ne peuvent guère attendre indéfiniment. La preuve! Payot propose déjà l’ouvrage à prix réduit. Oh, le rabais ne se monte guère à plus de dix pourcent…

"Gertrud Dübi-Müller au chapeau violet" de Cuno Amiet. Photo Succession Cuno Amiet, Musée d'Orsay, Paris 2021.

Quelles sont au fait ces «modernités» helvétiques, orchestrées pour Paris par Sylvie Patry et Paul Müller? Des toiles réalisées dans tout le pays entre 1890 et 1914. La première date correspond à la présentation publique dans la capitale française de «La nuit» de Ferdinand Hodler à l’incitation de Pierre Puvis de Chavannes. Un homme qui passait alors pour LA référence en fait de peinture monumentale. Cette composition avait fait scandale à Genève, où elle s’était vue interdite de présentation officielle. Une publicité extraordinaire. 1914, la grande césure, rappelle en revanche ici des événements suisses. Cuno Amiet, le jeune disciple de Hodler, montre plus de 200 œuvres dans un Kunsthaus de Zurich presque neuf. On appréciait les accrochages serrés, en ce temps-là. Il y avait aussi eu, juste avant le conflit, la XIIe Exposition nationale des beaux-arts. Elle avait marqué le triomphe des modernes sur les anciens. Un passage de génération.

Une jeune Confédération

Entre-temps, il se sera passé bien des choses dans un pays presque neuf sous sa forme fédérale, comme le souligne plusieurs fois le catalogue. A la réforme de 1848 s’était ajoutée la Constitution de 1874. Celle qui nous régit encore. Beaucoup d’artistes s’étaient affirmés sur place. Sylvie Patry et Paul Müller soulignent le rôle de l’écrivain Mathias Morhardt, dont Orsay possède un beau portrait en buste par Hodler. Il y avait aussi eu des échappées vers l’extérieur. Même si l’exposition fait bon marché du symbolisme (pas assez «moderne», sans doute!), des Suisses s’étaient fait remarquer à Paris au premier Salon de la Rose + Croix en 1892. Un accrochage ésotérique. En 1900, plusieurs médailles ont été distribuées, lors de l’Exposition Universelle, à Cuno Amiet, Alexandre Perrier ou Ernest Biéler. En 1904 Hodler a triomphé à la Sécession viennoise. En 1906, Amiet s’était vu invité par le mouvement Die Brücke à Dresde… Au départ atomisé, l’art suisse subissait donc à la fois des forces centripètes et centrifuges. Il manifestait la volonté de se trouver des assises nationales comme de s’exporter dans des pays riches en collectionneurs.

"La famille II" de Sigismund Righini, Photo Succession Sigismund Righini, Musée d'Orsay, Paris 2021.

Eclatée sur le plan linguistique (et à l’époque sur celui des religions), la Suisse tendait donc à regarder vers deux pays très différents, souvent en conflits. Le Musée d’Orsay entend bien sûr souligner l’attrait de la France, que ce soit celle de la capitale ou de Pont-Aven. Le catalogue rappelle ainsi le séjour de perfectionnement presque obligatoire à Paris. Tout le monde, ou presque, a séjourné là, d’Augusto Giacometti (le cousin de Giovanni) à Alice Bailly, en passant par ce Félix Vallotton qui y a fini sa vie. Il ne faut cependant pas oublier l’axe germanique. L’Allemagne avait fait un demi-dieu d’Arnold Böcklin, absent de l’exposition. Le Bâlois a bénéficié ici d’une rétrospective pour lui seul en 2001-2002. C’est pourquoi je reste étonné de lire sous la plume de Lukas Gloor qu’à «la fin de la Première Guerre mondiale, il ne fait plus aucun doute que la Suisse tout entière se tourne désormais vers un art moderne dont le modèle est parisien.» Si tel était le cas, comment le Kunsthaus d’Aarau aurait-il pu montrer en 2020 les expressionnistes helvétiques de la Collection Werner Coninx? L’expressionnisme, à ce que je sache, n’a rien de parisien…

Un choix trop sage

C’est donc une vision infléchie de vingt-quatre ans de créativité suisse que propose derrière ses portes closes le Musée d’Orsay. Le choix opéré favorise certains noms au détriment d’autres. Seize Cuno Amiet contre quatre Hans Hemmenegger. Un artiste rare qui devrait tenir la vedette à l’Hermitage de Lausanne cet été. Deux Albert Trachsel seulement. Un symboliste honoré encore il y a quelques semaines à Soleure. Un seul René Auberjonois. Un unique Martha Stettler. Aucun Marguerite Burnat-Provins. Rien d’Ottilie O. Roederstein, star aujourd’hui du Kunsthaus de Zurich. Vous ne direz que cette dernière n’offre rien de «moderne». Mais que dire alors d’Ernest Biéler, qui est bien présent à Orsay? Le Vaudois a adopté une technique ancienne, la tempéra, afin de fixer dans un Art Nouveau attardé des populations de montagne valaisanne restées hors du temps! La contemporanéité demeure du reste rare dans l’art suisse entre 1890 et 1914. Elle tient plus aux coups de pinceau qu’aux sujets traités.

"Reflets sur l'eau" de Hans Emmenegger. Photo Musée d'Orsay, Paris 2021.

Le choix reste donc très sage. Un brin convenu. Honnête, d'un maniement peu pratique, le catalogue ne fera pas davantage date. Et cela même s’il comporte de bons textes, comme celui de Paul Müller sur «La formation des artistes suisses dans la «capitale des arts», vers 1900». L’ensemble reste finalement plan-plan, même s’il est bon que les Parisiens découvrent des artistes peu exposés comme Max Buri ou Edouard Vallet. La chose doit sans doute correspondre à notre réputation de calme et de léger ennui. Il y a pourtant toujours eu de la folie, chez certains créateurs helvétiques. Pensez pour cette époque à Albert Welti, l'homme du fantastique! A Paul Klee, déjà actif! A son ami Louis Moilliet, en pleine ascension au début des années 1910! Alors pourquoi ne sont-ils pas là? Il y avait tout de même la place pour 70 tableaux.

Pratique

«Modernités suisses», Musée d’Orsay, Paris, jusqu’au 27 juin. Le lieu reste fermé. Collectif, le catalogue de 256 pages se trouve en librairie. Il est coédité par Flammarion. Papier léger. Le Palais Lumière d’Evian aurait dû montrer ce printemps aussi «La Montagne fertile» autour de Hodler, d’Amiet et des Giacometti.

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