Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Orsay annonce à nouveau son exposition sur les "Modernités suisses, 1890-1914"

L'exposition vise à présenter un panorama contrasté allant de Giovanni Giacometti à Max Buri et d'Ernest Biéler à Cuno Amiet. Reste que mars 2021, c'est tôt...

L'autoportrait de Giovanni Giacometti, réalisé en 1899.

Crédits: Musée d'art et d'histoire, Genève 2021.

Surprise! Choc! En déballant aujourd’hui mon numéro de janvier de «Beaux-Arts Magazine», reçu avec quelques jours de retard en raison de l’engorgement postal, je reconnais un visage connu en couverture. Aucun doute! Vu son gros bonnet fourré brun et sa barbe rousse comme un incendie de forêt, il s’agit bien de Giovanni Giacometti. L’autoportrait horizontal du Musée d’art et d’histoire de Genève (MAH), sur fond de paysage neigeux. C’est ce que j’appellerais une vieille connaissance.

Eh bien cette connaissance (je ne dirais tout de même pas «cet intime») va se retrouver à Paris au Musée d’Orsay. Elle fera partie d’une exposition prévue ce printemps. Cette dernière aura comme titre «Modernités suisses», et le thème portera sur les années 1890-1914. Plusieurs fois annoncée et repoussée (1), la manifestation permettra sans doute de poser de bonnes questions. Existe-t-il une ou plusieurs écoles suisses, le Tessin restant tout de même proche de l’Italie du Nord? Qu’est-ce que la «modernité»? Et surtout en quoi reste-t-elle importante en 2021? Paris possède ainsi depuis l’Exposition universelle de 1900 un admirable Eugène Burnand biblique, presque toujours placé bien en vue aux cimaises. Cette toile n’a selon moi strictement rien de «moderne».

Hodler et Böcklin, ces rejetés

Quels artistes seront-ils concernés par cette manifestation se situant dans le lignage de l’ouverture faite par le musée aux expressions étrangères depuis le passage à la direction de Guy Cogeval? «Beaux-Arts» cite plusieurs noms, dont celui évidemment de Félix Vallotton, citoyen français depuis 1900. Il est permis de dire que le Vaudois fait partie, comme ses compatriotes Eugène Grasset et Théophile Alexandre Steinlen, des Suisses francisés (pour ne pas dire franchisés). Il y aura cependant aussi Max Buri ou Ernest Biéler. Cuno Amiet ou Ferdinand Hodler. Des artistes qui peinent à s’imposer outre Jura. Les rétrospectives Hodler, au Petit Palais (1994), puis à Orsay (2007-2008) se sont soldées sur des échecs critiques et publics. Ce fut aussi le cas, en 2001-2002, pour Arnold Böcklin. Un Bâlois génial certes, mais puissamment anti-moderne avec ses mythologies, comme le lui avait reproché en son temps le critique Julius Meier-Graefe.

L'Eugène Burnand du Musée d'Orsay, acheté en 1900. Photo RMN.

Pour faire «passer» tous ces gens, il y aura donc du boulot. Un véritable travail d’acclimatation. Moins que pour les symbolistes baltes récemment montrés par Orsay, mais tout de même. La chose tient aussi à la pauvre manière dont ces Suisses demeurent représentés dans les institutions françaises. Je veux bien qu’ils ne soient pas plus mal lotis que les Britanniques, les Scandinaves ou les Germaniques, mais ce n’est pas une excuse. La France ayant longtemps gardé un œil exclusif sur son nombril impressionniste, elle garde de la peine à voir les Helvètes comme des artistes. Ce sont tout au plus des collectionneurs. Alors, Albert Jakob Welti, Albert Trachsel, Alexandre Perrier & Co… Voilà qui fera beaucoup de noms à retenir. Trop, probablement.

Des manques dans les collections

La chose aurait à mon avis été facilitée par de bons et intelligents achats, ces dernières années. L’ennui, c’est que la peinture suisse des années 1890-1914 coûte cher. Un peu trop cher même. Orsay possède certes un excellent Giovanni Giacometti divisionniste, mais petit. Il s’est offert plusieurs Hodler, hélas assez mineurs ou répétitifs comme son «Bûcheron». Il n’y a guère qu’avec Cuno Amiet que l’institution a eu la main heureuse. «Le grand hiver» tout blanc de 1901, avec une minuscule silhouette de skieur au milieu, constitue un chef-d’œuvre, acquis avec l’argent du mécène Philippe Meyer (aujourd’hui décédé). Il a du reste fait une année l’objet du carton de vœux envoyé par le musée en fin d’année. Au risque de choquer, je dirais que la production suisse de qualité reste par trop concentrée chez nous. Il nous faudrait des tableaux-ambassadeurs.

"Le grand hiver" de Cuno Amiet. Photo Succession Cuno Amiet, RMN.

L’exposition est annoncée pour le 2 mars, avec une clôture prévue le 27 juin. Des dates sans doute à revoir, comme celles de tout le numéro de janvier 2021. Mais il ne faut pas oublier que les revues d’art clôturent leur rédaction au moins six semaines avant la parution. L’essentiel de la parution est cette fois consacré à la Fondation Pinault qui, après deux fausses couches, ouvrirait dans l’ex-Bourse du Commerce le 23 janvier, tandis que la Fondation Vuitton présenterait la «Collection Morozov» dès le 24 février. Vous y croyez, vous? Eh bien moi non plus!

(1) Je vous ai ainsi annoncé l’exposition en février 2020.

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