Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ORLÉANS/Quand Albert Maignan et Eugène Grasset illustraient Jeanne d'Arc

Crédits: Musée des beaux-arts, Orléans

Je ne sait pas si vous connaissez la cathédrale Sainte-Croix d'Orléans. Située au milieu de maisons reconstruites après les bombardements de la dernière guerre, elle frappe par sa symétrie. Deux tours identiques flanquent un portail troué bien au milieu de la façade. Bizarre... L'intérieur confirme cette impression d'incongruité. Difficile de faire plus froid. Plus sec. Quelque chose ne va pas... 

Effectivement, Sainte-Croix est un faux, ou du moins une reconstruction. L'édifice a connu bien des malheurs. La première version est jetée bas par les Normands en 989. La seconde s'effondre comme un château de cartes en 1227. La troisième a été pour le moins bousculée par les protestants en 1568. Il a fallu recommencer presque tout le travail. Henri IV y a poussé dès 1598, la première pierre étant posée en 1601. Pourquoi le style gothique, alors, parfaitement démodé en cette fin de Renaissance? A mon avis, en ce temps de rapprochement religieux marqué par l'Edit de Nantes (1598, précisément), il s'agissait de faire comme si l'explosion de 1568 n'avait jamais eu lieu. Il en ira de même avec certaines églises de Caen, par exemple.

Historique et expiatoire 

Les travaux furent longs. Très longs. Interminables, même. Après l'interruption de la Révolution, il y eut encore un dernier coup de collier sous la Restauration. Sainte-Croix fut enfin prête en 1829. Il fallait encore la décorer! De quoi occuper tout un siècle. L'un des sujets imposés fut bien sûr Jeanne d'Arc, pas encore sanctifiée (cela ne viendra qu'en 1920), mais déjà héroïne nationale. La Pucelle avait délivré Orléans en 1429. Aujourd'hui bien endormie et pour tout dire assez sinistre, la ville jouait au Moyen Age un rôle stratégique et économique d'importance. 

Un premier concours pour les verrières consacrées à Jeanne se vit donc lancé en juillet 1878 par Mgr Dupanloup, qui allait se rapprocher définitivement du Seigneur en mourant peu de temps après. Il s'agissait d'honorer la femme, mais aussi d'expier. On était en pleine contrition d'après la défaite de 1870. Dix vitraux étaient prévus. Treize équipes formées d'un peintre et d'un technicien répondirent à l'appel. Un projet de Charles Crauck et Nicolas Lorin se vit couronné, mais le Ministre des cultes le refusa. Suivit un gel de quinze ans. La machine ne repartit qu'en 1893 avec une nouvelle compétition. C'est celle que reconstitue aujourd'hui le Musée des beaux-arts d'Orléans. L'affaire fit en effet du bruit à l'époque. De nombreuses personnes pensèrent que le jury s'était fourvoyé.

Un jury imprévisible

Dans la salle d'exposition, au sous-sol d'un musée qui fait vieux même s'il est en réalité moderne, les participants se retrouvent donc en lice. Parmi eux, les deux favoris de 1893. Il s'agit d'Albert Maignan, dont les projets ont été retrouvés et restaurés au musée d'Amiens (l'actuelle directrice de celui d'Orléans, Olivia Voisin, vient d'Amiens) et d'Eugène Grasset. Le Lausannois, protestant, offrait une alternative déjà Art Nouveau à l'historicisme distingué de Maignan. Chacun d'eux était flanqué d'un verrier. Il se trouvait bien sûr d'autres postulants. Je citerai Lionel Royer, qui recyclera plus tard ses idées sur la sainte dans la basilique de son village natal de Domrémy. Le cadet était Octave Guillonnet. Il avait à peine 21 ans et ses dessins se révèlent plutôt bons. Guillonnet, qui deviendra surtout illustrateur, ne mourra qu'en 1967. 

Tout ce monde se vit au final balayé, à la surprise générale. Les jurés, qui étaient pour le juste milieu, celui qui ne donne jamais rien de bon, optèrent pour Jacques Galland. La radio vipère de l'époque insinua que le lauréat devait tout à sa parenté avec le compositeur Charles Gounod, qui devait décéder fin 1893. Mais le piteux résultat aujourd'hui visible à Sainte-Croix ne lui est pas vraiment imputable. Les religieux demandèrent tant de modifications que ce furent au final eux les auteurs de l’œuvre. Il n'a pas régné ici cette belle liberté qui a doté la cathédrale de Fribourg, en Suisse, des extraordinaires vitraux Art Nouveau de Jozef Mehoffer.

Aux visiteurs de revoter

L'exposition est très bien faite. Elle montre les tiraillements de l'art sacré en des temps où l'Etat s'éloigne de l'Eglise, le divorce étant consommé en 1905. Maignan tient ici la vedette, puisque la manifestation s'intitule «Albert Maignan et Jeanne d'Arc». L'homme était à l'époque auréolé du succès de compositions colossales comme «La mort de Carpeaux» ou «Les voix du tocsin». C'est un sérieux, qui multiple les détails archéologiques vrais. Le tout sans sacrifier au mouvement. Il y a un souffle réel dans ces esquisses, qui dormaient depuis des décennies dans les cartons. Maignan se remettra de son échec. Il décorera l'Opéra-Comique, l'Hôtel de Ville de Paris et enfin «Le train bleu» à la gare de Lyon. Un beau palmarès. 

Le parcours se termine comme il le devait. Le musée demande aux visiteurs de voter à leur tour. Une bonne idée. Dommage cependant... Alors que 25 000 personnes avaient vu les projets à l'Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris et 36 000 à Orléans en 1893, il n'y a que très peu de monde dans les sous-sols du musée. Mais qui est donc cet Albert Maignan?

Pratique 

«Albert Maignan et Jeanne d'Arc», Musée des beaux-arts, 1, rue Ferdinand-Rabier, Orléans, jusqu'au 7 mai. Tél.00332 3879 21 83, site www.orleans-agglo.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le dimanche dès 13h seulement.

Photo (Musée des beaux-arts d'Orléans): Fragment d'un projet d'Albert Maignan. La capture de Jeanne à Compiègne.

Prochaine chronique le vendredi 31 mars. Michele Giambono et l'écriture cunéiforme à Venise.

 

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