Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ORLÉANS/Perronneau est à l'honneur. Une première pour le pastelliste

Crédits: Musée des beau-arts, Orléans

Il y a longtemps que le Musée des beaux-arts d'Orléans se lance dans des expositions presque impensables ailleurs. L'institution s'était ainsi penchée sur les peintres du XVIIe siècle: Pierre Brébiette, Lubin Baugin ou Michel Corneille l'Aîné. Il y a ensuite eu un temps de silence, dû aux changements d'équipe. Aujourd'hui que lieu a été repris par Olivia Voisin, venue d'Amiens, les festivités ont repris. Je vous ai parlé du récent Albert Maignan et de son projet pour des vitraux, jamais exécutés, pour la cathédrale d'Orléans sur le thème de Jeanne d'Arc. Le musée met aujourd'hui l'accent sur Jean-Baptiste Perronneau, qualifié de «portraitiste de génie dans l'Europe des Lumières». 

Pourquoi Perronneau? Il y a plusieurs raisons concomitantes. «Les collections possédaient dix-huit œuvres de l'artiste», explique Olivia Voisin. Cette dernière, qui a l'oreille de la mairie, est parvenue à en faire acquérir d'autres. «Il nous fallait absolument le portrait de Thomas-Aignan Desfriches. Cet Orléanais, qui avait fait fortune dans le raffinage du sucre, a été l'ami de toute une vie de Perronneau, à qui il a fourni de nombreuses commandes. Dessinateur amateur, il est aussi le fondateur de notre musée à la fin du XVIIIe siècle.» La directrice pourrait préciser qu'il s'agit sans nul doute d'un des chefs-d’œuvre de l'artiste, arrivé jusqu'à nous dans un merveilleux état de conservation. La chose ne va pas de soi. Le Parisien a utilisé avant tout le pastel, en vogue de son temps. Or ces poudres de couleurs, utilisées comme des crayons sous forme de bâtonnets, se révèlent fragiles. Certains Perronneau parvenus jusqu'à nous (l'exposition a bien sûr limité leur nombre) sont devenus de véritables fantômes. La technique plus solide du Genevois Jean-Etienne Liotard a permis à ses réalisations ne mieux passer le cap du temps.

Un infatigable voyageur

Perronneau est né à Paris en 1715 ou 1716. «Il ne vient pas d'une famille d'artistes. Son père est perruquier.» Le débutant se voit cependant vite remarquer à l'Ecole de l'Académie de peinture et sculpture. Il fait ensuite un peu de gravure d'interprétation. C'est ainsi que les tableaux se voient diffusés à l'époque. «Le premier portrait conservé date du début des années 1740. Le voici. Madame de Tourolle n'a rien de caractéristique d'une manière se mettant peu à peu au point.» Perronneau s'essaie ensuite aux compositions à deux personnages. «Nous avons pu acquérir ce printemps, à bas prix, celui que Christie's avait proposé sans succès dans la vente Castellane.» On y voit une dame anonyme, impérieuse et grassouillette, avec son jeune serviteur noir. «Notez les premières audaces de couleur. Une partie de la peau de ce dernier est formée par des touches de bleu.» 

Il n'est pas facile de se faire une place à Paris, surtout sans flatter les modèles. Perronneau se retrouve en butte aux cabales montées par Maurice Quentin de la Tour, le pastelliste favori de la Cour. «Il restera celui des Lumières et de la grande bourgeoisie.» La chose va vite le faire voyager. Plusieurs cartes montrent les trajectoires de l'homme, qui se déplace avec de nombreuses lettres de recommandation. C'est un véritable tour de France. Puis d'Europe, mais sans les extravagances de «peintre turc» d'un Liotard jouant sur ses apparences exotiques. Orléans, alors très prospère, revient souvent, mais il y a aussi Bordeaux, Nantes ou Toulouse. «Il dépasse vite les frontières. On le retrouve à Madrid, à Hambourg, à Rome, à Londres, à Varsovie, à Saint-Pétersbourg. Il mourra à Amsterdam en 1783, sans doute suite à l'éruption des volcans Laki, en Islande. Le nuage émis a bouleversé le climat européen pour plusieurs années, après avoir provoqué sur le moment même de nombreux décès par intoxication.» Artiste cher (moins cependant que Liotard), Perronneau laissait à ses enfants et à sa veuve restés au loin une grosse fortune.

La Joconde du XVIIIe siècle

L'homme n'en a pas moins vite été oublié, en dépit d’œuvres souvent signées, voire datées. Sa réhabilitation remonte, comme pour bien d'autres créateurs du XVIIIe siècle, au Second Empire. Il recommence alors à se voir collectionné et un peu étudié. La fin de l'exposition conçue par Olivia Voisin et Viviane Tondreau, «avec l'apport essentiel de Dominique d'Arnoult, qui a édité après des années de recherches le catalogue raisonné en 2014», se penche sur la fortune posthume de l'artiste. Une photo agrandie, sur le mur du fond, reconstitue le salon de David David-Weil. On y voit notamment le portrait de Mme de Sorquainville, exécuté en 1749 et aujourd'hui au Louvre, qui l'a prêté. «Parfois qualifiée de Joconde du XVIIIe siècle, cette effigie reste exceptionnelle dans l’œuvre de Perronneau. Exécutée à l'huile, elle montre le modèle d'assez loin pour en dissimuler l'âge. Son cadrage n'est donc pour une fois pas serré. La chose a permis de donner de l'importance aux accessoires, avec même un rideau de fond.» Bref, notre Perronneau flirte pour une fois avec le portrait aristocratique (1), tout en se contentant d'un minimum de couleurs sages. 

L'ensemble n'en propose pas moins une large majorité de pastels. Des pièces ne voyageant en principe pas, vu le risques de dégâts irrémédiables. «Le Louvre n'en prête jamais.» Il a fallu trouver des techniques à la fois simples, astucieuses, bon marché et efficaces afin d'annuler l'effet des trépidations. La restauratrice Valérie Luquet s'en est chargée, en expérimentant beaucoup. Elle a transformé du matériel parfois insolite en boîtes légères, où les œuvres ne subissent ni ondes, ni chocs. «Valérie a élaboré un protocole qui a partout été respecté. La chose a parfaitement fonctionné.» A la fin de l'exposition, chaque institution (ou chaque particulier) devrait recevoir son Perronneau en parfait état... pour autant qu'il l'ait été au départ. Il y a tout de même ça et là, aux murs quelques tableaux un peu fatigués. 

(1) Notons que l'exposition propose aussi, à l'huile, l'immense portrait en pieds de Charles Alexandre de Lorraine, gouverneur des Pays-Bas. Une catastrophe artistique. Tout le monde n'est pas Hyacinthe Rigaud ou Jean-Marc Nattier.

Pratique 

«Jean-Baptiste Perronneau», Musée des beaux-arts, 1, rue Fernand-Rabier, Orléans, jusqu'au 17 septembre. Tél. 00332 38 79 21 83, site www.orleans-metropole.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 20h.

Photo (Musée des beaux-arts, Orléans): Le portrait récemment acquis de Thomas-Aignan Desfriches, l'ami orléanais de Perronneau.

Prochaine chronique le lundi 10 juillet. Bruxelles proposoe Yves Klein... et le vide.

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