Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Orléans présente avant Toulouse les tableaux anciens des Motais de Narbonne

Héléna et Guy Motais de Narbonne collectionnent la peinture italienne et française des années 1630 à 1750 depuis trente ans. Le Musée des beaux-arts montre leur ensemble en compagnie de toiles données par eux aux institutions, de pièces de comparaison et d'occasions manquées.

Héléna en Guy Motais de Narbonne en compagnie d'Olivia Voisin.

Crédits: Magcentre

Ce sont des gens charmants. Je ne dirais par qu'Héléna et Guy Motais de Narbonne font «vieille France», en dépit de leur nom. Ils n'en ont ni le côté pincé, ni l'étroitesse d'esprit. Il s'agit d'un couple ouvert, amical et curieux. Des gens cultivés, mais qui ne le font pas sans arrêt savoir. Leur collection de peintures anciennes n'est du coup pas celle un peu sèche d'un musée, ni celle trop clinquante de certains amateurs friqués. Depuis trente ans (ils ont commencé relativement tard), les Motais de Narbonne achètent quelques toiles intéressantes chaque année. Ils se sont dès le début cantonnés à l'Italie et à la France des XVIIe et XVIIIe siècles, s’arrêtant vers 1750. Il ne faut jamais trop s'écarter de son pré carré.

En 2010, Héléna et Guy ont présenté une partie de leur ensemble au Louvre. Environ quarante pièces, proposées au deuxième étage. Le musée a toujours entretenu un rapport quelque peu paranoïaque avec les collectionneurs, et surtout les marchands. L'amitié de Pierre Rosenberg, président honoraire de l'établissement, a certainement dû jouer un rôle. Certaines espérances aussi. Les Motais de Narbonne ont donné à l'institution deux toiles qui manquaient au Louvre, dont une scène encombrée de personnages bataillant sur un pont du Lorrain Claude Deruet. L'autre cadeau est une parabole ovale de l'Italien Viani, faisant partie d'un cycle. Un amateur en a d’ailleurs offert une autre depuis au Louvre. Un début de regroupement.

Des sujets érudits

Le Deruet et les Viani font aujourd'hui partie de l'exposition hommage au Musée des beaux-arts d'Orléans intitulée «De Vouet à Boucher, au cœur de la Collection Motais de Narbonne». L'accrochage, qui ira du 22 février au 2 juin à la Fondation Bemberg de Toulouse, dépasse en effet la collection actuelle. Il y a non seulement les pièces aujourd'hui conservées par le couple, dont l'appartement doit se révéler pour le moins rempli, mais celles données à des institutions. Les œuvres en rapport avec les leurs. Celles qui ont passé sous le nez d'Héléna et de Guy. Le ravissant «Le Temps rognant les ailes de l'Amour» de Pierre Mignard, réalisé en 1694 juste après la mort de sa femme, alors qu'il était lui-même en train de quitter ce monde, se voit ainsi accompagné des dessins préparatoires prêtés par le Louvre. Mâcon a envoyé «Mucius Scaevola devant le roi Porsenna» de Charles Le Brun, dont les Parisiens détiennent l'esquisse. Un mur abrite les occasions manquées. La collection en négatif, si j'ose dire. Le couple aime Henri Mauperché, paysagiste rare du XVIIe français. Rennes a préempté une de ses œuvres et une autre, prêtée par la galerie Claude Vittet, se révélait vraiment trop chère.

Vous l'aurez compris. Il s'agit là d'une collection érudite. Tout le monde n'identifie pas du premier coup d’œil un sujet comme «Thomyris reine des Scythes faisant plonger la tête de Darius dans un vase rempli de sang humain» ou «Tobie faisant enterrer les morts de sa tribu à Ninive». Il faut savoir s'entourer de bien des spécialistes et des chercheurs pour qu'un tableau représentant «Judith et Holopherne» (le premier acquis en 1988 par les Motais aux enchères à Bourg-en-Bresse) passe d'Elisabetta Sirani à Ludovico Mazzanti. Un petit jeu d'attributions qui amuse beaucoup les deux collectionneurs. Pour eux, l'essentiel reste tout de même ce qui se trouve sur la toile. Notez que le regard peut tout de même se retrouver changé. En sautant de Giuseppe Maria Crespi à Mastellata, un tableau a vieilli en quelques secondes d'un siècle.

Coups de coeur

Trois décennies vous changent un homme et une femme. Leur goût a évolué. Leurs connaissances se sont affinées. Des œuvres en ont attiré d'autres par affinités chez eux. En donnant la parole à leurs hôtes pour des «coups de cœur», les commissaires Olivia Voisin (par ailleurs directrice du Musée des beaux-arts d'Orléans) et Viviane Mesqui rappellent le passage du temps. «Au tout début, de nos tableaux, c'était l'Apollon (photo ci-dessous) de Charles Mellin que je préférais (1)», explique Héléna. «Je l'aime toujours beaucoup, mais je le mets maintenant ex æquo avec le moine aujourd'hui donné à Ribera.» Qu'est-ce qui plaisait tant à Héléna Motais de Narbonne dans ce dieu peint par un artiste lorrain ayant fait carrière dans la Rome baroque? «Sous ses airs très lisses et androgynes, il a un côté dérangeant et provocateur.» Elle aurait pu ajouter que l’œuvre a appartenu aux Barberini.

Cette collection remarquable, où se retrouvent aussi bien des grands noms comme Simon Vouet, Mattia Preti ou François Boucher que d'illustres inconnus dont Claude Fer, se retrouve présentée serrée dans un sous-sol. Si Olivia Voisin est parvenue à réveiller un musée très endormi, elle n'a pas pu changer une architecture hésitant entre la banalité et la laideur. La chose ne dérange pas. L'ensemble des 78 tableaux et deux dessins est magnifique.

Encouragement

Il fallait aussi encourager le travail des collectionneurs. Ils ne sont pas nombreux, en France (contrairement à ce qui se passe en Italie), à s'intéresser à la peinture ancienne. Surtout quand elle affiche des sujets aussi austères. Je pourrais citer les Milgrom, dont on a pu voir l'ensemble à Sceaux. Jean-Pierre Changeux, qui reste le mécène du musée de Meaux. Antoine Béal, grand donateur du Louvre. Ou quelques personnes trop discrètes pour se voir nommées ici. Il devient grand temps de préparer la suite. Le marché de l'art a besoin de nouvelles vocations. Beaucoup de tableaux cherchent comme des chiots ceux qui les adopteront. C'est pourtant bon marché par rapport à l'art moderne, la peinture ancienne de qualité!

(1) L'Apollon en question fait du reste l'affiche.

Pratique

«De Vouet à Boucher, Au cœur de la Collection Motais de Narbonne», Musée des beaux-arts, 1, rue Ferdinand-Rabier, Orléans, jusqu'au 13 janvier. Tél. 00332 38 79 21 83, site www.orleans-metropole.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 20h.

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