Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

"Oriental Grand Tour". La photo de voyage ancienne entre à l'Antikenmuseum de Bâle

Des pièces tirées de la Collection Ruth et Peter Herzog montrent l'Athènes ou l'Istanbul du XIXe siècle. Elles dialoguent avec les objets archéologiques du musée.

L'affiche de l'exposition avec le portrait d'un drogman (guide) par Félix Bonfils.

Crédits: Collection Ruth et Peter Herzog, Ankikenmuseum, Bâle 2020.

Dire que l’Antikenmuseum de Bâle est en travaux relève de l’euphémisme. Devant les bâtiments anciens occupés par l’institution, en face du Kuntsmuseum, trépide l’interminable chantier d’un parking souterrain. Le visiteur doit entrer par le côté, après une sorte de gymkhana, en empruntant vers la fin un escalier improvisé. A l’intérieur, c’est un autre type de chambardement qui l’attend. Seules les salle d’exposition temporaire et de sculpture gréco-romaine demeurent accessibles. Le département égyptien doit rouvrir le 21 janvier prochain avec 600 objets «dans une nouvelle mise en scène immersive , interactive et multimédias», ce qui a tout lieu d’inquiéter. Les musées en bonne santé ne se lancent pas dans ce genre d’entreprise.

Seulement voilà! L’Antikenmuseum, que dirige aujourd’hui Andrea Bignasca, est à la recherche non pas de jeunes visiteurs, mais de visiteurs tout court. Vide, il se croit donc vieillot. Les admirables salles de céramique attique ou corinthienne, à l’étage, restent donc également closes pour Dieu sait quel bain de Jouvence. Le site du musée reste muet à ce sujet, comme sur bien d’autres. La récente donation Raguse-Stauffer (dont il est question dans l’article suivant immédiatement celui-ci dans le déroulé de cette chronique) ne s’y voit même pas mentionnée. L’attraction du public commence pourtant par une bonne communication. Les collections de ce lieu, par ailleurs absent d’une revue bâloise gratuite comme «Art-Inside», mériteraient de se voir rendus plus visibles de l’extérieur. Autrement elles resteront le lot de «happy few». Des gens ayant en général horreur de l’immersif, de l’inclusif et des multimédias. Il ne manquerait pour eux comme catastrophe que le ludique. Je l’avais en effet oublié! Le parcours enfant chez les pharaons consistera en une sorte de jeu.

Voyager sans risques

Pour le moment, nous n’en sommes pas encore là. Le sous-sol propose une exposition intitulée «Oriental Grand Tour». Une bonne idée. Il s’agit de photos du XIXe siècle montrant les débuts du tourisme non seulement en Grèce, mais en Syrie, au Liban, en Palestine ou à Istanbul. Assez nombreux après 1850, les voyageurs se mettaient alors confortablement dans les traces des explorateurs des décennies précédentes. Si l’Empire ottoman faisait rêver, il était demeuré peu accessible (et dangereux) jusque là. Il suffit de penser à Jean-Louis Burkhardt (un Bâlois précisément!) découvrant Petra au début du XIXe déguisé en Arabe. L’hôtellerie et bientôt le train changeaient la donne. Orient-Express! Il ne restera alors bientôt plus rien du Grand Tour aventureux pratiqué par les lords anglais de naguère ou les premiers archéologues. Au XVIIIe siècle encore, pour les premiers, le péril commençait au Sud de Rome dans un Royaume de Naples infesté de brigands pittoresques, certes, mais aussi puissamment armés.

L'intérieur de Sainte-Sophie, par Pascal Sébah vers 1865. C'était alors une mosquée, ce qu'elle est redevenue en dépit des protestations internationales en 2020. Photo Collection Herzog, Antikenmuseum, Bâle 2020.

Née officiellement en 1839, la photographie allait accompagner ces parcours lointains. Des ateliers vont vite ouvrir un peu partout, livrant aux voyageurs de quoi remplir des albums. Il faudra un certain temps pour que le nouveau médium se retrouve aux mains, pas toujours expertes, des amateurs. L’Antikenmuseum peut ainsi proposer des clichés anonymes, certes, mais aussi produits par Pascal Sébah à Istanbul, Félix Bonfils à Beyrouth (qui restait encore une petite ville), à Jérusalem par Francis Firth ou en Perse par Luigi Pesce. Ils nous restituent les états anciens des lieux, avant l’urbanisation. L’Athènes presque agreste disparu. Constantinople s’est modernisée. Il y a aussi ce que l’on pourrait appeler, d’un terme indulgent, les vicissitudes de l’histoire. A Damas, la mosquée des Omeyyades a brûlé en 1893. Palmyre a été ravagée par Daech en 2015. Il est d’ailleurs instructif de se dire qu’aujourd’hui l’«Oriental Grand Tour» redevient aussi périlleux qu’en 1800… L’Agence Cook, qui organisait les périples de ce côté il y a un siècle, a du reste symboliquement disparu en 2019. Faillite!

L'inépuisable Collection Herzog

Les images montrée par l’Antikenmuseum proviennent de la collection Ruth et Peter Herzog. Un ensemble riche de dizaines, voire de centaines de milliers de clichés. Le Kunstmuseum vient du reste de lui dédier une grande exposition, dont je vous ai parlé. Le visiteur s'attendait du coup à une surabondance de photos. Eh bien non! Il y en a en tout et pour tout vingt-cinq pièces aux murs. De qualité, il est vrai. Cela dit, elles sont supposées faire bon ménage avec la section moyen-orientale du musée.

Une relative nouveauté, que celle-ci! Au départ, l'Antikenmuseum possédait des œuvres classiques. La Grèce. Rome. Un chouïa d’Etrurie. Archi-dynamique, Peter Blome, le prédécesseur d’Andrea Bignasca, a commencé par inclure l’Egypte. Des prêts de particuliers qu’il arrivait progressivement à transformer en dons. Il y a, comme cela, des gens plus doués que d’autres pour inciter aux largesses. Dans la foulée, Blome a envisagé un ensemble oriental allant de la Crète minoenne à l’Assyrie et à la Perse en passant par Chypre. Même technique. Au départ, seules quelques œuvres appartenaient à l’institution. Aujourd’hui, c’est la majorité grâce au legs Merke, au don des Bosshard, de Hess ou des Suter. Si le musée se cherche de visiteurs, il ne manque pas de riches amis.

L'idée est de mélanger photo anciennes et pièces archéologiques. Photo Antikenmuseum tirée de son site.

Le mélange entre ces photos anciennes et des objets millénaires (très bien présentés dans leurs vitrines) fait mouche. Des liens se tissent. Une épaisseur historique se crée. Une logique se développe. Les tirages argentiques deviennent une sorte de prolongement de l’archéologie. Il n’y a pas besoin d’en faire toujours beaucoup. Le musée met ainsi en valeur son fonds. Pour la suite, attendons! On verra bien.

Pratique

«Oriental Grand Tour», Antikenmuseum, 5, Sankt Alban Graben, Bâle, jusqu’au 13 décembre. Tél. 061 201 12 12, site www.antikenmuseumbasel.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 17h, le vendredi jusqu’à 22h. Gratuit certains jours. Les musées bâlois restent accessibles en dépit des conditions sanitaires.

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