Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Opéra rend un hommage genevois à la galerie parisienne mythique de Rodolphe Stadler

Créée en 1955 par un Lausannois, elle a accueilli les avant-gardes. Il y a eu deux époques. Celle passée en tandem avec le critique Michel Tapié et le temps des performances.

Un Soulages de 1975. Avant l'ultranoir.

Crédits: Pierre Soulages, Galerie Opéra, Genève 2021.

C’est une nébuleuse, comme les galeries Xippas. Ou à l’instar des toiles d’araignées que forment aujourd’hui les réseaux Pace ou Gagosian. Il y a ainsi des Opéra partout, de Miami à Aspen en passant par Séoul, Hongkong, Monaco ou Paris. La ville-mère, où l’aventure a commencé en 1994. Il existe donc depuis longtemps à Genève un Opéra. Il s’en trouve même deux depuis quelques jours. Le second établissement se situe aussi à Longemalle, mais de l’autre côté de la rue. La multinationale créée par Gilles Dyan a repris le rez-de-chaussée et le sous-sol aménagés par Gagosian. Une cave apparemment sujette aux inondations. On pourra un jour la jumeler avec la Piscine des Vernets…

La première Galerie Stadler, rue de Seine. Photo Archives Stadler, Les Abattoirs, Toulouse.

Opéra Genève conçoit son propre programme d’expositions sous la direction de Jordan Lahmi. Je vous avais déjà parlé d’une confrontation de Pierre Soulages avec l’art africain et d’un Jean Dubuffet faisant face à la création océanienne. Une idée très muséographique. L’actuel accrochage serait plutôt de type historique. Sous le titre mystérieux de «Un art autre et au-delà» se cache l’étude du parcours de la Galerie Stadler. Le nom d’une enseigne tombée dans l’oubli depuis sa mise en veilleuse en 1995, puis sa fermeture définitive quatre ans plus tard. L’aventure, car c’en fut bien une, aura duré quarante ans. Malade, Rodolphe Stadler est décédé en 2009. Ses archives appartiennent aujourd’hui aux Abattoirs de Toulouse. Un centre d’art contemporain avec lequel le Suisse restait lié après avoir participé à son lancement.

Rue de Seine

Le visiteur doit aujourd’hui se plonger dans l’époque à laquelle nous ramènent aujourd’hui Opéra et Jordan Lahmi. Nous sommes dans l’après-guerre parisienne. La fameuse Libération l’a été à tous les sens du terme. Ce fut aussi, après «retour à l’ordre» qui durait en France depuis les années 1920, l’explosion des nouvelles peintures. La figuration apparemment régressive de Jean Dubuffet. Une abstraction plus sage qu’en Amérique, avec les toiles très calculées de Hans Hartung, Nicolas de Staël ou Pierre Soulages. S’est du coup créé un monde de petites galeries, Rive Gauche à Paris, afin de soutenir ces expressions prouvant une dernière fois la primauté mondiale de la capitale française. Rodolphe Stadler s’installa ainsi en 1955 rue de Seine, près de Jeanne Bucher (décédée dès 1946) qui avait elle transité par la Suisse.

"Nouvelles armoiries de Madame Marguerite de Flandres" de Georges Mathieu. Photo Succession Georges Mathieu, Opéra Gallery, Genève 2021.

Mais avant cela, il y a toute une histoire. Elle se voit fort bien racontée dans «Galeristes», le livre d’entretien d’Anne Martin-Fugier paru chez Actes Sud en 2010. Première personne interrogée par l'historienne, Stadler donnait en effet là une confession fleuve. Fils d’un gros industriel vaudois, le jeune Rodolphe avait mal vécu son homosexualité dans la prude Lausanne de la fin des années 1940. Né en 1927, le jeune homme avait en plus été victime d’un grave accident de voiture. Son père renonçait à le voir se succéder. Mais il a toujours soutenu son fils, lui permettant de suivre une vocation. La trajectoire du débutant a donc été moins difficile que celle, une génération plus tôt, du couturier Robert Piguet, issu de la banque d’Yverdon du même nom et aidé en sous-main par son frère. Rodolphe s’intéressait à un art que l’on qualifierait aujourd’hui d’«émergent». Son père lui a offert une galerie à Paris, avec pour mission de réussir. Il croyait aux dons de Rodolphe.

Une rencontre providentielle

Tout se sera bien passé, et c’est là le point central de l’actuelle présentation d’Opéra, grâce à la rencontre de Rodolphe avec le critique d’avant-garde Michel Tapié. Celui-là même dont Jean Dubuffet avait fait en 1946 un étonnant portrait en «soleil», aujourd’hui conservé au Centre Pompidou. Ce fut une entente parfaite, du moins pendant quinze ans. Il y avait le cœur et la tête. L’intellectuel et l’homme actif. L’artiste et le financier. De son père, Stalder avait bel et bien hérité un certain sens des affaires. Les deux compères vont donc montrer de la peinture abstraite, de celle très gestuelle de Georges Mathieu à celle «matiériste» de Jean-Paul Riopelle en passant par Sam Francis, Antonio Saura ou Karel Appel. Ils ont en effet vite développé l’ambition de sortir de la chapelle parisienne pour entrer dans la cathédrale mondiale. Après un voyage à New York, Stadler se mordit ainsi les doigts de ne pas avoir pris sou contrat assez vite Jasper Johns.

Rodolphe Stadler, à droite, à l'inauguration de l'exposition Karel Appel en 1957. Photo Archives Stadler, Les Abattoirs, Toulouse 2021.

Il y avait peu de «presse beaux-arts» à l’époque. Pas de foires internationales. C’est pourquoi la Galerie Stadler va sauter sur l’occasion qu’offraient les «Salons des galeries pilotes». Et ceci d’autant plus que ceux-ci se déroulaient à l’instigation de René Berger au Musée des beaux-arts de Lausanne. Le dernier a eu lieu juste avant qu’Art/Basel ne démarre en 1970. L’année où Tapié et Stadler ont fini par rompre. Leur association avait son temps. Stadler regardait ailleurs, et plus avant. Désormais installé avenue Montaigne, près des Champs-Elysées, il allait devenir le pionnier en France des arts de la performance. Ceux-ci pouvaient aboutir à des tableaux travaillés avec le corps entier, comme ceux des membres du mouvement Gutaï japonais et des «actionnistes» viennois. Il pouvait aussi s’agir de simples gestes, comme ceux de Gina Pane. La maison est ainsi entrée dans un autre univers, celui d’Hermann Nitsch, de Kazuo Shigara ou de Toshimitsu Imai.

Soulages, Mathieu et Nitsch

Opéra et Jordan Lahmi ont décidé de se concentrer essentiellement sur la première période. Celle du compagnonnage avec Michel Tapié. La galerie a sorti pour l’occasion un mince catalogue à la couverture noire, rédigé par Bénédicte Maselli. La galerie a surtout rassemblé des œuvres ayant passé par les maisons des duettistes. Ou alors des pièces analogues. La chose vaut au visiteur de beaux Soulages des années 1960, avant la multiplication abusive des «Ultranoirs». Il y a un Mathieu jaune citron, dont la calligraphie évoque les «Nouvelles armoires de Madame Marguerite de Flandres». Plus Zao-Wou-ki, qui restait regardé par le public avec un certain dédain dans les années 1960. Et Hans Hartung, Antoni Tàpies... Le Nitsch peut certes paraître récent, 1995. Mais il illustre bien la progression de l’artiste autrichien et la postérité de Stalder seul. Un défricheur qui a bien droit à sa petite place au paradis des galeristes. On vante bien après tout le génie de Kahnweiler, de Denise René, d’Aimé Maeght et de je ne sais qui encore.

Michel Tapié dans son bureau en 1967. Photo Archives Stadler, Les Abattoirs, Toulouse 2021.

J’ajouterai pour terminer que la présentation se révèle soignée, avec ses éclairages, ses écritures et ses rapprochements. L’autre galerie, en face, montre pour sa part Yves Klein (Klein, surtout), André Delvaux, Keith Haring et quelques autres poids (très) lourds de l’art moderne. Rien à redire là. Une galerie constitue après tout aussi un commerce!

Pratique

«Un art autre et au-delà», Galerie Opéra, 10-12, place Longemalle, Genève, jusqu’au 16 octobre. Tél. 022 318 57 70, site www.opera-gallery.com Ouvert du lundi au samedi de 10h à 19h.

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