Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

On y est! Le nouveau Kunsthaus parie sur les fondations et les collectionneurs alémaniques

Le bâtiment de David Chipperfield accueille en priorité Hubert Looser, Werner Merzbacher, les époux Knecht et les Bührle. Un risque savamment calculé.

Parmi les super-icônes entrant au Kunsthaus, "Le semeur" de Van Gogh des Bührle.

Crédits: DR, Stiftung Bührle, Kunsthaus, Zurich 2021.

Ouf! Ça y est. Le Kunsthaus de Zurich peut respirer un bon coup. Il sera arrivé à la conclusion de son chantier dans les temps et l’enveloppe budgétaire. Une chose devenue rare à notre époque. La construction du Mudac et de l’Elysée à Plateforme10 semble ainsi donner aujourd’hui des inquiétudes à Lausanne. Les experts s’accordent en plus à dire que le bâtiment de David Chipperfield a été très bien construit. Il semble ainsi prêt à affronter les décennies. C’est du solide. Du cousu main. Pas de la frime. Tout le monde ne peut pas en dire autant, à commencer par la Fondation Vuitton de Frank Gehry à Paris, qui tient du fameux «geste architectural». Que voulez-vous? En Suisse alémanique, on est avec des gens sérieux!

L’ouverture de ce qui est destiné à devenir l’un des principaux musées de l’aire germanique était attendue depuis deux décennies. Pas pour tout le monde, cependant! Dans une chronique remarquée postée sur le site de heidi.news, Christine Salvadé (1) considère ainsi que la chose passera presque inaperçue. L’important, pour elle, ce sont aujourd’hui les centres marginaux de la ville. Le Kunsthaus souffrirait du péché capital d’avoir été pensé «avant». Or, depuis la pandémie, nous vivons dans «le monde d’après». Une opinion typiquement journalistique. Il faut partout des ruptures. Il y a des moments où je me dis que la presse vit dans un autre univers que moi.

Séjours à longs termes

L’originalité du nouvel édifice est de servir d’écrin essentiellement à des collections ou à des fondations privées. Une idée impensable en France, où le privé est l’ennemi et le commerce d’art quelque chose comme le grand Satan. La chose comporte ses risques, bien sûr. Le principal étant que des œuvres n’appartenant pas en propre à l’institution prennent la fille de l’air. Je vous rassure tout de suite. Bien sûr, la chose est arrivée avec la Stiftung Rudolph Staechlin de Bâle, qui a passé du Kunstmuseum à la Fondation Beyeler après un petit séjour aux Etats-Unis. Certes, la Stiftung im Obersteg, qui n’attirait personne au bord du lac de Thoune, s’est donnée au plus offrant. Le Kunstmuseum de Bâle et celui de Berne étaient en lice comme de preux chevaliers pour cette belle. Le premier a gagné. Mais la chose demeure rare, et je signale qu’Esther Grether a bouché rapidement les trous laissés sur les cimaises bâloises par les tableaux Staechlin.

L'une des salles du nouveau Kunsthaus. Photo Franco Andrian, Kunsthaus, Zurich 2021.

Vous me direz que tous les cas sont d’espèce. Personne ne discute ainsi la venue au Kunsthaus d’Hubert Looser, 83 ans, dont le fonds semble plus ou moins promis à faire partie intégrante des collections du Kunsthaus un jour. Nonagénaires, les Knecht ne posent aucun problème non plus avec leurs petits tableaux néerlandais du «Siècle d’Or», même si l’expression fait désormais tiquer le tenant du politiquement correct. A 93 ans, Werner Merzbacher a promis de laisser ses Kandinsky et ses Jawlensky aux cimaises zurichoises pendant «au moins vingt ans». Il y a certes aussi les Bührle, régulièrement diabolisés. Ils sont là avec 170 tableaux majuscules, acquis avec le bénéfice des canons produits à Oerlikon. Les grincheux auraient du coup trouvé dans certaines villes, même suisses, qu’on dépensait beaucoup d’argent (environ 200 millions) pour des ensembles ne faisant au pire que séjourner dans le bâtiment du Heimplatz. Pas Zurich apparemment, qui croit en son avenir culturel et à la permanence des musées.

Public à trouver

Il n’y a plus qu’espérer que celui-ci trouve son public (2), en une année où les restrictions sanitaires ont partout laminé les entrées dans les lieux publics. L’établissement n’a heureusement pas mis la barre très haut. Trop de ses semblables se livrent ainsi aujourd’hui à de l’audimat. Je viens ainsi de lire en italien, dans «Il Giornale dell’arte», un entretien avec le directeur de l’Albertina de Vienne Klaus Albert Schröder. L’homme pense que l’art classique, c’est fini. Il faut maintenant du contemporain un peu bling-bling. Tout le prouve. La dernière exposition Albrecht Dürer n’a fait chez lui que 430 000 visiteurs alors que la précédente, une décennie plus tôt, en avait attiré 530 000. Du coup, c’est foutu! S’il faut bien sûr sérieusement penser à renouveler les publics, je n’en rappelle pas moins que dans mon enfance déjà les visiteurs des musées étaient vieux. Ils ont forcément été remplacés depuis. A chaque âge ses plaisirs. Et une institution patrimoniale ne doit après tout pas se voir jugée comme une TV privée avec ses parts de marché. Ce n’est pas non plus (tout à fait) une épicerie. Ou alors une épicerie particulièrement fine.

Sur ce, bon Kunsthaus!

(1) Christine Salvadé est par ailleurs responsable de la culture dans le canton du Jura.
(2) Ouverture au public le 9 octobre.

Le texte accompagne un compte-rendu à paraître dès mon retour de Zurich. Il sera placé juste au-dessus de celui-ci dans le déroulé de cette chronique.

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