Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

On aime ou pas. Le Kunstmuseum de Lucerne donne sa rétrospective à Marion Baruch

Nonagénaire, l'artiste roumaine travaille aujourd'hui avec des déchets de textile en Italie. Sa trajectoire a traversé le siècle de Tel-Aviv à Paris, en passant par Londres.

Marion Baruch, chez elle à Gallarate.

Crédits: Marc Latzel, Kunstmuseum, Lucerne 2020.

On l’avait vue en petit dans la galerie de Laurence Bernard à Genève. Revoici Marion Baruch en grand. Que dis-je? En immense, même! L’installation ouvrant sa rétrospective au Kunstmuseum de Lucerne doit bien occuper 400 ou 500 mètres carrés. De quoi tendre des tissus rouges et noirs, artistiquement déchiquetés, du plafond au sol et d’un mur à l’autre. C’est un véritable lacis, où le vide l’emporte largement sur le plein. Nous sommes néanmoins dans l’«Innenausseninnen» revendiqué par l’artiste, aujourd’hui nonagénaire. Une créatrice qui revient aujourd’hui sur le devant de la scène grâce au mouvement femmes et à l’intérêt porté à celles détournant de leur fonction originelle le textile. Un fil d’Ariane unit ainsi Louise Bourgeois, Annette Messager, Maria Lai, Joanna Vasconcelos (qui est plutôt tricot)… et Marion Baruch.

Marion est d’origine Roumaine. Famille juive issue de régions parlant alors plutôt le hongrois. Elle a vu le jour en 1929 à Timisoara, ville de fort mauvaise réputation depuis les massacres ayant marqué en 1989 la fin de l’ère Ceaucescu. Formée au début de la main-mise communiste, elle a eu la chance de pouvoir émigrer tôt en Israël. C’était à l’époque un pays neuf, et surtout laïc. La débutante y a assez vite exposé à Tel-Aviv. Une cité Bauhaus correspondant aux vues des maîtres de Marion. Son succès lui a valu une bourse. Second départ, pour Rome cette fois. L’Italie deviendra pour elle une seconde patrie. La  femme a certes vécu à Londres, ou plus récemment en France. Elle n’en est pas moins retournée, pour ce qu’on eut naguère appelé «ses vieux jours», du côté de Gallarate. Une petite cité du Nord dont la production vestimentaire devait marquer sa création ultime. Les tissus déchirés sont en fait les restes de pièces utilisées afin de créer des robes ou des pantalons.

Au centre, le langage

Fanni Fetzer, la directrice du Kunstmuseum, et Noah Stolz, co-commissaire de l’exposition, insistent sur la dimension politique et sociale du travail de Marion Baruch «entre fascisme, communisme, capitalisme, féminisme, pacifisme, migration, classes sociales, nations, religions, langages et idéologies». Un spectre pour le moins large. Le tandem curatorial met surtout en évidence le langage, qui constituerait la vraie clef de compréhension pour les pièces très diverses que Marion a créées depuis les années 1960. L’«Innenausseninnen», avec sa notion d’allers (au pluriel) et de retour (au singulier), créerait ainsi une perspective mettant en jeu les mécanismes de l’intégration et de l’exclusion. Des discussions restent cependant possibles. Une grande pièce toute blanche, au Kunstmuseum, en témoigne. Elle rappelle un projet mené par l’artiste en 2009, alors qu’elle se trouvait à Paris. Marion avait évacué tout ce que contenait une des deux chambres de son appartement. Les gens étaient invités à venir chaque jour parler avec elle, ou échanger des idées entre eux. La chose s’intitulait comme il se doit «La Chambre vide».

L'installation de Marion ouvrant l'exposition. Photo Kunstmuseum, Lucerne 2020.

L’exposition se devait pourtant de montrer des œuvres, souvent inédites, et d'illustrer les collaborations de Marion Baruch avec le «design». Il y a notamment eu les liens avec Dino Gavina, mort en 2007. Cet homme était à la fois créateur et éditeur de meubles et d’objets. Il y a là de quoi remplir au Kunstmuseum des salles ressemblant un peu aux vitrines de certains magasins de décoration d’intérieur à la fois haut de gamme et avant-gardistes. L’Italie a beaucoup donné dans le genre depuis les lointaines années 1950. Marion avait dessiné pour Dino des «non-objets-objets». On reconnaît ici la même construction verbale que pour l’«Innenausseninnen». «Ron Ron» était une sorte de siège pourvu d’une queue. «Lorenz» un tapis dans lequel il était possible de se nicher. Fanni Fetzer et Naoh Stolz rapprochent ces jouets pour adultes de Man Ray ou de Meret Oppenheim. Beaux parrainages!

Minimal et conceptuel

Reste qu’il faut aimer! L’exposition, la plus grande rétrospective Marion Baruch jusqu’ici, a rencontré ses inconditionnels dès son ouverture fin février, juste avant le confinement. Samuel Schellenberg du «Courrier», un monsieur dont je respecte les avis autorisés, délirait d’enthousiasme. J’avoue avoir éprouvé nettement plus de peine. Il y a comme une barrière. Les idées se révèlent séduisantes, bien sûr. Mais pas l’œuvre résultante, qui tient du sous-produit. Il y a là des éléments non seulement minimaux, mais conceptuels. Bref. C’est sec. C’est froid. C’est cérébral.

Marion Baruch lors de son exposition genevoise chez Laurence Bernard. Photo Galerie Laurence Bernard.

Fanni Fetzer n’en apparaît pas moins ravie de montrer Marion en grand. Pour la directrice de l’établissement, interrogée par la presse suisse-alémanique, on ne présente toujours pas assez de femmes dans les institutions publiques. Pour ce qui est du personnel des musées, c’est bon. L’avenir semble du reste aux ex-étudiantes en histoire de l’art, incroyablement majoritaires par rapport aux ex-étudiants. Mais il y a les créatrices. Il me semble pourtant que la parité joue cet été. Le Fotomuseum et la Fotostiftung de Winterthour n’ont montré que des photographes femelles. Kiki Kogelnik est à La Chaux-de-Fonds. Lee Krasner au Zentrum Paul Klee. Kiki Smith est attendue tout soudain au MCB-a de Lausanne. Isa Genzken vient de débouler au Kunstmuseum de Bâle. Marguerite Burnat-Provins est programmée par Vevey. Les principales autres expositions demeurent thématiques ou collectives. Autrement dit mixtes. Le but n’est à mon avis pas de remplacer un totalitarisme par un autre. L’ultra-féminisme, comme l’ultra anti-racisme ne mènent à rien de bon. La femme constitue après tout un être humain comme un autre.

Pratique

«Marion Baruch, Retrospektive-Innenausseninnen», Kunstmuseum, 1, Europaplatz, Lucerne, jusqu’au 11 octobre. Tél. 041 226 78 00, site www.kunstmuseumluzern.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h, le mercredi jusqu’à 19h.

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