Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Olivier Mosset exposé au Mamco genevois. Une réussite en formats majuscules!

Né en 1944, le peintre a droit à trois étages du musée. Il n'y est pas tout à fait seul. Sont présentés quelques compagnons de route d'un artiste bien connu comme "biker".

Olivier Mosset, ici avec John Armleder et des bottes de Sylvie Fleury.

Crédits: Annik Wetter, Mamco, Genève 2020.

C’est une habitude. Une coutume héritée du temps de Christian Bernard qui, en bon foisonnant, organisait toujours quantité d’expositions à la fois. Une fois par an environ, le Mamco genevois se concentre sur un seul artiste. Ce dernier remplit le bâtiment entier. Il y a eu John Armleder, et du coup plus tard Sylvie Fleury. Puis sont venus d’autres gens intimement liés au musée, comme l’était alors Sarkis. Une rétrospective a également été consacrée à Thomas Huber, qui sortait pourtant du cadre (il est vrai que les tableaux contemporains n’ont plus de cadre!) L’essentiel s’est cependant vu accordé à des gens appartenant, comme on dit maintenant, «à l’ADN de l’institution». Celle-ci conforte ainsi ses choix. Ces derniers deviennent affirmés. Je montre ce que je suis. Je suis ce que je montre.

Quelques-unes de oeuvres les plus récentes de Mosset proposées au Mamco. Photo Annik Wettter, Mamco, Genève 2020.

Il peut sembler normal que parmi ces «pères fondateurs» figure Olivier Mosset. Le Bernois peut en constituer un pilier au même titre qu’Armleder, même si le public l’a vu ici de manière moins appuyée. Mosset, les Genevois l’auront découvert à la galerie Ecart de John Armelder & Co dès 1976. Puis ils l'ont retrouvé chez la légendaire Marika Malacorda, dans son petit espace de la Vieille Ville. Le peintre était présent avec une salle entière lors de l’inauguration du Mamco en 1994. Il a depuis fait au musée des apparitions régulières, en dépit d’un problème afférent son œuvre. Un Mosset, si l’on excepte les cercles noirs dans les carrés blancs du début, c’est gros. Cela peut même devenir énorme. Pour l’actuelle exposition rue des Vieux-Grenadiers, il a d'ailleurs fallu rouler et dérouler des toiles fragiles. Certaines sont tout de même parvenues à se faire hisser telles quelles par les fenêtres depuis la rue. Il y a eu là du spectacle. On aurait dû à mon avis en faire une performance publique.

Une trajectoire entière

Montée par Paul Bernard et le directeur Lionel Bovier, l’exposition (qui a commencé en février, je suis très en retard!) retrace la trajectoire complète de l'intéressé. La chose permet de le situer dans ses environnements successifs. Le jeune homme, qui a découvert à 18 ans en 1962 l’art à la Kunsthalle de Berne (un endroit à l’importance alors européenne) débarque ainsi à Paris deux ans plus tard. Une capitale encore à la pointe de l'actualité. Il y devient l’assistant de ce Jean Tinguely qui fait sensation à l’Exposition nationale suisse de Lausanne cette année-là avec sa bruyante machine «Euréka». Le sculpteur fribourgeois met au débutant le pied à l’étrier. Il lui fait connaître beaucoup de monde. Mosset en gardera la marque. En dépit de ses airs actuels de prophète ou de «biker» (les deux choses n'étant pas forcément incompatibles!) installé dans le désert américain, Olivier Mosset a multiplié sa vie durant les contacts avec d’autres artistes jugés stimulants. Il lui est même arrivé de partager un atelier, comme avec Steven Parrino à New York.

Olivier Mosset et l'une de ses motos. Photo DR.

De quelle manière les choses se déroulent-elles au musée? Plus ou moins selon la chronologie. Le Mamco propose quelques œuvres de débuts, étrangement petites de taille pour l’intéressé, dans l’Appartement. Elle portent la lettre A. Il y a ensuite deux salles complètes des fameux ronds noirs (3,3 centimètres de large) apposés sur une toile blanche carrée d’un mètre sur un mètre. L’homme en a exécuté dans les années 1960 environ 200 exemplaires. Ils ont vieilli de manières diverses. On a dû beaucoup fumer devant certains d’entre eux. Ces pièces sont peu à peu devenues une marque de fabrique. La chose a joué en 1967 lors de l’éphémère association parisienne BMBT ayant lié Mosset à Daniel Buren, Niele Toroni (un autre Suisse) et l’oublié Michel Parmentier. Ine autre occasion pour l'institution, qui a déjà eu la bonne idée d’emprunter au Musée d’art et d’histoire une création monumentale de Tinguely, d’associer la vedette du jour avec d’autres créateurs. Il y aura plus loin dans le parcours, à un autre étage, des pièces signées John Armleder, Sylvie Fleury et surtout Steven Parrino. Une diversité bienvenue. Un reflet dans le miroir. Un éclairage révélateur. La lumière, on le sait vient en général de l’extérieur.

Monochromes rouges

Après les ronds, les raies! Mosset a connu son époque pyjama. Certaines de ces bandes jouent du choc des couleurs. D’autres se fondent presque les unes dans les autres pour donner ce qui deviendra quelques années plus tard des monochromes. L’Helvète va du coup se brouiller avec Daniel Buren, monsieur raies, qui a une réputation de mauvais coucheur. Mais il persévère jusqu’en 1977, conférant à des toiles de plus en plus vastes une froideur, ou plutôt une impersonnalité voulue qui va perdurer jusqu’à nos jours. 1977 constitue une année de double rupture. Le Suisse, qui n’arrive plus à renouveler son permis de séjour en France (selon lui en punition de ses activités en Mai 68) part pour New York. Il se met à ces monochromes, qu’aura tant vanté au même moment à Genève le professeur d’université Maurice Besset («La couleur seule»). Ils prendront vite une dimension américaine (autrement dit large) avec une couleur soviétique. L’artiste va longtemps privilégier le rouge. Ou plutôt les rouges. Il y a en a une immense salle au Mamco, avec des réalisations d'époques très différentes. Certaines sont de très longs rectangles. Du super Cinémascope. D’autres ressortent de ce qu’on appelle les «shaped canvases». Notre homme s’y est mis dans les années 1990. On connaît le truc. La toile prend le format d’une étoile, ou d’autre chose. La forme prime presque sur le fond mono-coloré. Frank Stella à se débuts, puis Ellsworth Kelly ont beaucoup utilisé ce procédé mi pictural, mi sculptural.

L'un des "shaped Canvases". Celui-ci est en forme d'étoile. Photo Olivier Mosset, DR.

Mais aux USA aussi, Olivier Mosset ne reste pas seul dans son coin! Il dialogue avec les partisans de la «radical painting» qui veulent remettre la peinture au centre du débat après des années d’installations minimales. D’où des toiles aux murs du Mamco de Marcia Hafif (une personne appartenant aussi à l’ADN de la maison!), de Stephen Rosenthal ou de Phil Sims. L’émigré participe aussi en 1980 à une exposition aujourd’hui qualifiée d’«historique» dans la mesure où Jean-Michel Basquiat s'y montrait pour la première fois aux côtés de Keith Haring ou de Jenny Holzer. Ce n’est qu’en 1987 qu’il s’installera, avec ses motos, sous les cactus. Loin de tout. Un isolement qui n’est pourtant plus une retraite, comme quand Georgia O'Keefe avait fait la même chose dans les années 1920. Mais les associations avec d’autres plasticiens semblent terminées. 1990 est l’année où le peintre représente la Suisse à la Biennale de Venise avec six toiles éléphantesques. Cinq d’entre elles se retrouvent au Mamco. Si j’ai bien lu les cartels, elle se trouvent toujours chez un galeriste. A vendre, sans doute. On peut le comprendre. Il faut construire le musée autour. Les quatre losanges noirs que Mosset proposait il y a peu à Genève chez Gagosian (eh oui, Gagosian!) restent des miniatures à côté.

Des cimaises toutes blanches

La rétrospective s’arrête un peu là, sans que semble prévue une «sequel» comme au cinéma. Mosset reste pourtant actif et prêt à des expérimentations, comme l’a prouvé il y a quelques années grâce à un décor de ballet pour l’Opéra de Paris. Il n’y a cependant aux cimaises du Mamco, un musée devenu lui aussi très historique, que quelques pièces récentes. Elles portent désormais des titres, ce qui eut paru jadis du dernier bourgeois. Notons à ce propos que le musée aligne les cinq blocs blancs d’une sculpture s’appelant précisément «Cimaises». J’avoue m’y être trompé. Je me suis étonné qu’elle ne supportent pas d’œuvres plus petites. Des dessins, par exemple. Heureusement qu’il y a là un des textes de salles, toujours clairs, du Mamco. «La sculpture nous incite à envisager les murs du bâtiment comme des peintures à part entière.» Après tout, pourquoi pas? J’ai toujours considéré qu’une exposition formait une œuvre en elle-même, créée avec la somme de celles présentées.

Un assemblage constitué d'un ancien mobilier de bar, de raies et d'un monochrome transformé en tissu d'ameublement. Photo Annik Wetter, MAmco, Genève 2020.

Voilà. Redécouverte après le confinement, la rétrospective m’a produit la même forte impression qu’au moment du vernissage de février. Elle frappe par son sérieux, sa cohérence, son intelligence et finalement sa modestie. Paul Bernard et Lionel Bovier ne catéchisent jamais, comme le font tant de gens de l’art contemporain. Les commissaires montrent quelqu’un en qui ils croient. Ils le mettent en valeur. Ils l'explicitent au public. Il faut dire qu’ils ont la chance de collaborer avec un personnage ne se gargarisant jamais de grands mots, même s’il lui est arrivé d’avoir des catalogues rédigés par des sommités comme Jean Baudrillard. Le peintre lui-même se révèle très abordable. M’est avis qu’il serait plus difficile de confier le Mamco entier à son ex-compagnon de route Daniel Buren…

Pratique

«Olivier Mosset», Mamco, 10, rue des Vieux-Grenadiers, Genève, prolongé jusqu’en décembre. Tél. 022 320 61 22, site www.mamco.ch Ouvert en ce moment le jeudi, le samedi et le dimanche. Pour des horaires sûrs, veuillez consulter le site.

Deux des Mosset conçus pour la Biennale de Venise en 1990. Photo Annik Wetter, MAmco, Genève 2020.

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