Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Olivier Lugon dresse dans un livre le portrait de "Nicolas Bouvier iconographe"

Des années 1960 à sa mort en 1998, le Genevois a vécu de ses recherches en archives de documents rares et originaux. Il s'agissait d'illustrer des livres écrits par autrui.

La célèbre image du masque destiné à guérir des strabismes divergents.

Crédits: DR

C’est aujourd’hui Saint Nicolas Bouvier. Devenu un sujet universitaire, l’écrivain fait l’objet de thèses. Des expositions se voient dédiées à l’homme, plus encore qu’à ces deux autres grandes voyageuses littéraires helvétiques que furent avant lui Ella Maillart et Annemarie Schwarzenbach. Les icônes féminines avec lesquelles il compose une sorte de Trinité. Un collège porte son nom à Genève. Nicolas a sa rue à Saint-Malo. Les publications et les rééditions se suivent (et se ressemblent un peu). Il n’y aura bientôt plus une seule page inédite de sa main.

Il n’en a pas toujours été ainsi, comme le rappelle aujourd’hui «Nicolas Bouvier iconographe» d’Olivier Lugon, coédité par la Bibliothèque de Genève et Infolio. Si l’homme est mort entouré de vénération en 1998, il avait passé des années à chercher des éditeurs. Refusé par la plupart d’entre eux, «L’usage du monde», qui figurait en 2018 au programme de l’agrégation de lettres en France, avait fini par sortir à compte d’auteur en1963. Il fallait bien que Bouvier vive d’autre chose que de sa plume. Ce fut grâce à une profession qu’il a en partie inventée. Celle d’iconographe. De quoi s’agissait-il? D’une sorte de documentaliste qui paraphraserait les textes d’autrui avec des images trouvées. L’iconographe est (comme le collectionneur du reste) un monsieur ou une dame créant une œuvre à partir de celles d’autrui.

Les trésors de la Bibliothèque Nationale

«Les hasards de la vie m’ont un peu marié aux bibliothèques», écrivait Nicolas Bouvier en préambule d’un court texte autobiographique cité par Olivier Lugon. Il n’y a en réalité rien là de surprenant. Le père du futur illustrateur dirigeait celle de Genève, qui s’appelait alors la Bibliothèque publique et universitaire. Un bon début. Une excellente introduction aussi quand le débutant a commencé à vouloir explorer la Bibliothèque Nationale à Paris. Une mine d’or alors inexploitée. Nicolas n’avait sur place que deux ou trois concurrents. Autant dire que la BN laissait ce petit monde fouiller et photographier à sa guise. En toute tranquillité. C’est la progressive professionnalisation du métier, dans les années 1960 et 1970, qui mènera à des restrictions de consultation, et surtout de reproduction. Trop de mains maniaient certains ouvrages, les mettant en péril.

Nicolas Bouvier et Thierry Vernet dans les années 1950. Photo DR.

Pourquoi cette chasse à l’image inconnue? Parce qu’il existait une demande. Les clubs de livres voulaient créer des produits largement illustrés, qui soient originaux, et dont les droits d’auteur coûtent le moins possible. D’où cette quête au document ancien ou exotique. Nicolas Bouvier utilisera énormément de gravures, souvent médicales, des estampes populaires et des créations ressortant des arts extra-européens. Certaines de ses trouvailles sont devenues au fil du temps des classiques. Ses marques de fabrique. Je pense notamment à la xylographie assez terrifiante montrant un enfant portant un masque supposé lui corriger ses strabismes divergents. Elle figurait comme de juste sur les panneaux de l’exposition en plein air que le BGE, détentrice des archives Bouvier depuis 2001, a consacrée à l’iconographe. Certains collègues du Genevois se mettaient moins en avant que lui. Leur point d’honneur était de toujours proposer de l’inédit.

Aujourd'hui, les banques d'images...

La carrière de Nicolas Bouvier, qui dure de la fin des années 1950 (il était né en 1929) à son décès, correspond à l’âge d’or de l’iconographie. Dès les années 1970, les clubs de livres ont certes commencé à péricliter, mais il restait des débouchés. Ce fut, comme l’intéressé l’a vite senti, l’ordinateur et ses banques d’images qui devaient mettre fin à cette profession. Comme jadis au temps des documentalistes, n’importe qui se sentirait désormais en droit de trouver les photos voulues. Il n’y aurait plus besoin de faire des tirages exprès ou de tirer ceux-ci de ses classeurs. Cela ne signifie pas, et de loin, que tout se retrouve de nos jours dans les bases de données. Mais ce qui s'y inscrit au vu de tous suffit aux esprits paresseux… ou économes. Les maquettistes, qui ont pour leur part conservé l’importance prise à partir des années 1960, utilisent par ailleurs moins de documents qu’au temps de Nicolas Bouvier. L’école typographique zurichoise, qui est un peu celle du vide, a fini par tardivement triompher.

L'ouvrage sur l'art populaire dont Nicolas Bouvier à assumé à la fois le texte et l'imagerie. Photo DR.

Le livre se révèle très bien fait. Alors, pourquoi ne satisfait-il pas pleinement le lecteur que je suis? Parce que son texte me semble un peu sec. Un peu froid. Même si elle ne porte plus le qualificatif d’universitaire, la BGE n’en reste pas moins proche de notre Alma Mater, qui ne fait guère partie des mères généreuses. D’où un certain ennui. Une légère distraction. La tentation progressive de sauter un paragraphe ou deux. Puis une page. L’ouvrage a beau rester court. Il finit par avoir l’air long. Dommage pour le sujet. C’est pourtant primesautier au départ, l’iconographie…

Pratique

«Nicolas Bouvier iconographe», d’Olivier Lugon édité par la Bibliothèque de Genève et Infolio, 160 pages.

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