Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Olafur Eliasson a fait creuser un étang vert traversant la Fondation Beyeler de Bâle

"Life" est un installation immersive à tous les sens du terme. Le Dano-islandais appesantit sa création avec un lourd message écologique et philosophique.

L'étang passe de l'extérieur à ce qui fut l'intérieur.

Crédits: Fondation Beyeler, Bâle 2021.

J’ai fait les choses comme il faut. Les visiteurs se pressant à la Fondation Beyeler en dépit de la quasi fermeture des frontières, mon billet avait été pioché sur Internet. Presse. Gratuit. Mais tout de même… Je suis arrivé en semaine, pile à une heure que j’avais de plus choisie creuse. Les gens entraient à un rythme soutenu, mais j’ai vite découvert qu’ils venaient en fait pour la confrontation sculpturale d’Arp et de Rodin. Les derniers jours… Et moi qui m’était déplacé pour Olafur Eliasson! L’homme se révélait en fait à disposition. L’installation de l’Islando-danois (ou du Dano-islandais) commence en effet dans le parc pour aboutir dans ce qui ne forme plus vraiment l’intérieur du musée privé. Autant dire que «Life» (c’est le titre de la chose) se révèle en libre service, comme l’essence à la pompe des garages ou les livres courants des bibliothèques.

Olafur Eliasson. Photo DR.

A 54 ans, Eliasson peut tout exiger. C’est une star entourée d’une armada de petites mains. Des jeunes venus de tous les horizons, auxquels il sert de gourou. Il me fait penser à Marina Abramovic au masculin, prises de risques corporels en moins. Tout se passe dans une adulation collective, à laquelle aide puissamment la haute idée que l’homme a de lui-même. Il a ici voulu faire le vide. L’institution a donc pompé l’étang aux nénuphars, assorti aux Claude Monet, devant le bâtiment de Renzo Piano. Les nymphéas ont dû mourir de manière fort peu écologique. Aujourd’hui, un nouveau plan d’eau occupe non seulement la place de ce bassin artificiel mais d’une partie du sol des salles. Comme s’il y avait eu une inondation, l’eau recouvre les dalles sur quelques centimètres. Pas de quoi avancer en gondoles. A l’image de certains jardins japonais, des pontons de bois émergent à quelques centimètres au-dessus du liquide, sur lequel flottent des végétaux morts (1). Il suffit donc de s'y promener.

Vert fluo

L’eau est vert émeraude. Mais une émeraude électrique. Un effet de l’Uranine. Les activistes d’Extinction-Rebellion auraient sans doute préféré le rouge. Telle quelle, cette masse fluo fait un peu penser à certaines sauces piquantes, comme on peut les voir dans des restaurants exotiques. Elle doit cependant à mon avis évoquer la pollution et la mort de la Planète. Vous comprenez... J’ai fini par connaître mon Eliasson. «Life» devait fatalement se voir englouti sous les pensées aussi nobles que nébuleuses. Je n’ai bien sûr pas été déçu. J’ai ainsi appris par le site de la fondation qu’il fallait quitter un univers humano-centré pour un monde bio-centrique, plus ouvert. Olafur éprouve toujours beaucoup de peine à faire simple, même si les buts élevés qu’il développe semblent finalement assez clairs. Toujours ce côté gourou, avec ce qu’il peut avoir de catéchisant.

Du dedans vers le dehors. Photo Georgios Kefalas, Keystone.

J’ai ici l’air ironique. Mais je dois dire que l’artiste a fini par me décevoir. J’ai partagé en 2003 l’enthousiasme général en voyant son soleil rouge se coucher sur les murs du Turbine Hall de la Tate Modern. Mais, dès sa présentation suivante, dans une Biennale de Venise, j’ai eu l’impression de me retrouver face à des procédés. Des trucs. Il y a avec lui des installations un peu répétitives, doublées de petits produits dérivés destinés aux riches amateurs. Plus beaucoup de textes moralisants. Le pire a sans doute été atteint l’an dernier au Kunsthaus de Zurich. «Symbiotic Seeing» ressemblait davantage a un parcours dans un train fantôme de fête foraine qu’à une réelle réflexion sur le monde et l’art contemporains. Avec cette auto-promotion, qui ressemble à de l’auto-satisfaction! Olafur n’est pas seulement «l’un des artistes les plus importants de notre époque», mais un penseur majeur. On finira par le savoir.

Ambitions intellectuelles

Cela dit, la chose doit combler les ambitions intellectuelles de la Fondation Beyeler. Sam Keller tente de la pousser vers un contemporain du genre prétentieux et cher. Il invite ainsi des noms à la mode. Ceux-ci ne dépareraient pas cette foire Art/Basel qu’il a dirigée auparavant. Le directeur joue davantage aux suiveurs qu'aux pionniers en montrant Philippe Parreno, Wolfgang Tillmans ou Marlene Dumas (même si j’aime bien Marlene Dumas). D’où une certaine impression de banalité de luxe. De répétition. On aimerait de la Fondation fondée par Ernst et Hildy Beyeler davantage d’audace, d’invention et surtout de personnalité.

(1) La remise en état des lieux s'annonce difficile.

Pratique

«Life, Olafur Eliasson», Fondation Beyeler, 1001 Baselstrasse, Riehen-Bâle, jusqu’en juillet. Tél. 061 645 97 00, site www.fondationbeyeler.ch Visible tous les jours de 9h à 21h dans le parc.

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