Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Objet d'une longue bataille patrimoniale, une villa du XIXe a flambé samedi à Vésenaz...

L'affaire sent à tous les sens du terme le roussi. Habitée jadis par le compositeur russe Scriabine, la maison était soutenue par les associations de sauvegarde.

L'incendie à ses débuts.

Crédits: Tribune de Genève

L'impression est plus que bizarre. Elle provoque de vilains sentiments. Il y a quelques semaines, je recevais de la part de «Contre l'enlaidissement de Genève» une demande pour participer à une manifestation. Il s'agissait de sauver une villa au chemin du Vieux-Vésenaz. Témoin de l'architecture bourgeoise du XIXe siècle. Témoin historique aussi, dans la mesure où le compositeur russe Alexandre Scriabine (1871-1915) y a vécu. La demeure allait être sacrifiée au logement (on ne dit plus à la spéculation). En charge du patrimoine, et depuis partie à la retraite, Sabine Nemec-Piguet, avait pourtant signalé les qualités de cette construction, qu'il ne fallait selon elle pas démolir. L'Etat avait passé outre, ce qui indique un changement de politique.

Je ne suis pas allé à la manif', comme je me suis naguère rendu en 2017 à celle pour tenter de sauver la magnifique maison du Tir à l'arc de 1900, elle aussi vouée à la pioche pour cause de surpopulation genevoise (1). J'ai appris entre-temps que «Patrimoine Vivant», autre association de sauvegarde, pensait aussi grand bien de la villa de Vésenaz et qu'il demandait par conséquent son classement. J'ai aussi su que les voisins avaient obtenu du Tribunal Fédéral, qui n'est pourtant pas une petite instance, un effet suspensif à l'autorisation de démolir donnée par le Canton.

Trente pompiers sur place

Et que vois-je aujourd'hui 30 juin dans la «Tribune de Genève», ou plutôt sur son site sous la plume de Thierry Merthenat? Eh bien, la villa a brûlé samedi 29 juin. Tout a commencé par un feu de combles. Le journaliste rappelle que le bâtiment était inhabité. L'alerte a donc dû être longue à donner. Quand les quinze pompiers sont arrivés sur place, bientôt relayés par quinze autres appelés en renfort, la totalité du toit partait en flammes et «le sinistre se propageait déjà dans les étages inférieurs.» Autant dire que les dégâts sont énormes. Irrémédiables, sans doute.

Avouez que tout cela sent au propre et au figuré le roussi. Je n'accuse personne, mais... Les internautes se devaient de réagir. J'ai donc reçu dimanche 30 juin un courriel collectif intitulé: «Bienvenue à Naples sur Léman». Il précisait que cet incendie «opportun» ne constituait pas un cas unique sous nos latitudes. Il y a trente ans, alors qu'on voulait alors les raser, il y a eu des brasiers au Palais Wilson ou à l'Hôtel Métropole (2). Le feu aurait aussi pris au Palais Eynard, qu'il s'agissait de transformer. Mais je n'ai ici pas retrouvé les références. J'ajouterai à la liste qu'un escalier historique de la Maison Bonnet, dans les Rues Basses, avait aussi été gravement touché par un camion, alors qu'il gênait par sa présence une rénovation tout sauf douce, entreprise pour rentabiliser l'énorme bâtisse du XVIIIe siècle.

Le cas des Feuillantines

Bien sûr, l'incendie de Vésenaz n'est pas le Notre-Dame local. Il s'agit ici de patrimoine mineur, et donc d'autant plus menacé. Le sort de la Villa Scriabine me semble en effet scellé. La pelleteuse. Et par dessus les gravats un immeuble tout neuf dans quelques années . Je rappelle du coup la disparition programmée des Feuillantines, du côté de la Place des Nations. Il s'agit de construire à la place une Cité de la Musique, à mon avis surdimensionnée, alors qu'on agrandit déjà le Conservatoire Place de Neuve. C'est sous la plume de Rocco Zacheo que j'ai cette fois lu dans la «Tribune» que des oppositions patrimoniales se manifestaient. Dont celle bien sûr de «Contre l'enlaidissement de Genève», dont l'égérie reste l'indispensable Leila El-Wakil.

Les Feuillantines. Photo DR.

Il suffirait à l'association de trouver 4400 signatures pour aboutir à l'obligation d'un référendum, à mon avis municipal. Du moins je l'espère après la vilaine histoire de l'ex-cinéma Le Plaza, où la demande de votation, appuyée par un nombre impressionnant de signatures, a été refusée sous des prétextes légaux justifiant plus ou moins le fait des princes. Je profite donc de l'occasion pour signaler à Leila qu'il ne lui faut plus que 3999 noms. Je signerai. Et cela même si enlaidir Genève me semble aujourd'hui devenu hélas presque impossible. Le pire ne cesse d'y arriver. Cela n'empêchera pas pour autant l'organisation de «Journées du patrimoine» en septembre prochain. La mascarade aura lieu les samedi 14 et dimanche 15. Venez déguisés!

(1) Qu'est-ce qu'un bel immeuble face à 400 logements habités par de futurs électeurs? Le Conseil d'Etat a choisi son camp fin 2018. Pas de classement.
(2) Je pourrais rajouter la Villa Blanc, qui a passé comme par hasard sous un bulldozer au temps de Philippe Joye, la poste du Mont-Blanc de Camoletti, dont Genève a perdu (oui, perdu!) les sculptures faîtières, ou encore l'Hôpital Butini, démonté en bordure de la plaine de Plainpalais pour laisser place à une immondice architecturale. Il semble qu'on en ait égaré les pierres... Cette fois, j'arrête ici.





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