Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

NYON/Le château propose un "Bal masqué" qui finit en tragédie

Crédits: Château de Nyon

C'est un siècle entier ramassé dans un seul jour et en un lieu unique. Le format de la tragédie. Normal. Longtemps interdit dans les années 1780, «Les noces de Figaro» de Beaumarchais ont en plus pour sous-titre «la folle journée». La pièce démonte, on le sait, les mécaniques d'une société de classes héréditaires. «Il serait aujourd'hui possible d'imaginer que l'Europe constitue une sorte d'aristocratie par rapport au reste du monde, qui voit en elle un lieu plaisir», rappelle Vincent Lieber, conservateur du château de Nyon. Il n'y a plus qu'à espérer une fin plus heureuse. La dernière pièce montrée par l'exposition «Un bal masqué» se révèle une guillotine. «Nous l'avons fait venir de Genève. L'annexion française de 1798 a introduit chez nous cette forme de peine de mort.» Notons que l'instrument, partiellement conservé (restent le mouton et le couperet), porte la date de 1799. 

Tout commence le matin, dans une sorte de cabinet des miroirs. C'est le lever et donc la toilette, somptueuse mais sommaire à l'époque. Il y a là des boîtes à savon ou à éponge en argent. Les tasses d'un petit déjeuner. Des bougeoirs, car il peut encore faire nuit. De manière générale, il s'agit d'acquisitions récentes du Château, qui bénéficie de la chute des prix du XVIIIe. Vincent Lieber a soigneusement apposé les dates d'achat sur les étiquettes. «Le plat à barbe, copié par la manufacture de porcelaine de Nyon sur un modèle de la Compagnie des Indes, s'est retrouvé chez nous en 2013.» «J'ai tout récemment au8 printemps 2017 chez Koller à Zurich les deux chandeliers aux armes de la famille d'Aubonne. Le lien avec notre ville me semblait évident.»

Deux premiers intrus 

Dans sa visite, le visiteur peut presque faire par distraction l'impasse sur les deux intrus. Le premier est une intruse. Il s'agit de Marie-Antoinette, revue par Christian Gonzenbach. On sait comment le Genevois procède. Il prend l'empreinte d'un buste, qu'il retourne comme en gant. La reine se retrouve du coup en négatif. Mais après tout, quand on a été décapitée, il ne peut plus rien vous arriver de vraiment grave. Dans un registre moins séduisant, Jessica Harrison se livre à la première de ses fantaisies visibles à Nyon. Elle extrapole sur des formes du Siècle des Lumières afin de donner des sculptures céramiques à la fois évocatrices et abstraites. Vous l'aurez compris. A son habitude, le conservateur entremêle créations d'époque et pièces modernes dans le goût de... 

Après la collation, l'habillement. Caracos d'époque et vestes de Vivienne Westwood. L'ex punkette regarde aujourd'hui du côté de l'époque georgienne, l'Angleterre ayant préféré les George aux Louis. Il y a aussi du Versace. Le tout, ou presque, provient de ce musée de la mode qui n'arrive pas à se créer vraiment à Yverdon-les-Bains, en dépit de collections remarquables. Après avoir passé par les photos où l'Anglaise Karen Knorr introduit électroniquement des animaux dans ses images de la Wallace Collection, c'est le bal. «Il se déroulait souvent à l'époque en plein après-midi», précise Vincent Lieber. La chorégraphie se révèle ici déjà mortelle. Réalisée en 2004, une vidéo de l'Anglais d'origine nigériane Yinka Shonibare montre l'assassinat de l'autocrate Gustave III de Suède en 1792. Incarné par une femme, il se fait tuer plusieurs fois, avant de toujours se relever. «Vous noterez que les tissus sont ici africains.»

Tableaux représentant des céramiques 

Retour à la poterie plus loin avec de grands tableaux de Jan de Vliegher, «dont plusieurs ont été commandés pour l'exposition, en reprenant nos décors locaux sur porcelaine.» Le Belge a en effet pour spécialité d'agrandir des plats ou des assiettes jusqu'au gigantesque, en laissant ruisseler des coulées de peinture sur ses toiles. «Il y a deux autres peintures de lui au deuxième étage.» Puis vient un cabinet des singes, un animal bien dans le goût de l'époque, et une petite chambre pour la sieste. Y traîne dans une vitrine un ravissant soulier féminin, en soie brodée. Un tout petit pied. «Je l'ai trouvé dans une vente Stucker à Berne en 2015. Il n'en subsistait qu'un seul de la paire.» 

Mais l'heure tourne. Il est déjà temps d'aller dans la dernière salle, où trône sur un socle une énorme sculpture de Shonibare. «Elle nous été livrée de Londres en six morceaux, dont l'un plus grand que prévu.» L'artiste s'est inspiré d'une des toiles sur «Les progrès de l'amour» réalisées par Fragonard pour la Du Barry, dernière maîtresse de Louis XV, qui les a refusées. Les têtes sont déjà coupées, comme celle de la courtisane le sera en 1793, alors qu'il n'y a encore là que roses et galanteries. Les jeux sont faits. La guillotine se trouve à côté, dans une tourelle. La France est entrée en Révolution, alors qu'à Nyon, en terre bernoise, on peint encore des scènes légères sur de la porcelaine blanche. «Je n'ai pas pu résister à l'acquisition de cette théière très rare», explique le conservateur devant la vitrine l'abritant. L'objet est joli. Joyeux. Superficiel. Entre le léger et le dramatique, l'écart géographique se montre parfois infime. Une simple question de frontière. On dit toujours «danser sur un volcan». C'est sans doute en réalité sur un fil.

Pratique 

«Un bal masqué», château de Nyon, place du Château, Nyon, jusqu'au 26 novembre. Tél. 022 316 42 73, site www.chateaudenyon.ch Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 10h à 17h. Le musée n'ouvre qu'à 14h dès le 1er novembre.

Photo (Château de Nyon): L'unique soulier brodé, qui se retrouve dans une vitrine.

Prochaine chronique le dimanche 2 juillet. Tadao Ando, François Pinault et l'ex-Bourse du Commerce de Paris.

 

 

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