Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Nouveau concept. Le Museum Depot de Rotterdam est quasi prêt à s'ouvrir au public

Voulu par le Boijmans-Van Beuningen Museum, ce seront des réserves visibles par tout le monde. Le bâtiment conçu par le studio MVRDV de Rotterdam est spectaculaire.

L'ouvrage terminé. Simulation.

Crédits: Site de MVRDV.

Dans son article paru ce mois dans «Il Giornale dell’arte», souvent cité par mes soins (normal, c’est à mon avis le meilleur mensuel sur la question!), Ada Masoero assure que le bâtiment va ressembler à un compromis entre la grande coupe en argent et une soucoupe volante atterrie à Rotterdam. Bien vu! Il devient en effet possible de se faire une idée de l’aspect extérieur du Museum Depot, voulu par le prestigieux Museum Boijmans-Van Beuningen de la ville, fondé en 1849. Les ouvriers terminent le difficile assemblage des plaques de miroir incurvées. Elles recouvriront ce qu’il faut bien appeler une façade. Il en manque encore quelques-unes, comme si l’édifice rond était mité. Il s’agit là d’un tour de force. Tout se joue au millimètre près.

Sjarel Ex, directeur du Boijmans-Van Beuningen. Photo Musée Boijmans.Van Beuningen, Rotterdam 2020.

C’est en 2017, et là je sors de l’article italien, que le projet a vraiment vu le jour. Visionnaire, le directeur Sjarel Ex, en poste depuis 2004 après avoir géré le Central Museum d’Utrecht, a pensé qu’il devenait intolérable que le 92 pour-cent des collections historiques et contemporaines demeurent invisibles du public. Il a donc imaginé avec son équipe des réserves visitables. Mais pas n’importe lesquelles, même si le principe d’admettre du public dans un dépôt ne s’est guère répandue (1). L’idée était de construire à quelques mètres du Boijmans, un beau bâtiment Art Déco des années 1930 ayant échappé aux bombardements de 1940, un second lieu muséal. Celui-ci devrait contenir tout ce que l’ancien ne pouvait pas accueillir.

Une équipe prestigieuse

Le projet gagnant est celui du studio MVRDV, qui regroupe depuis 1993 Winy Maas, Jacob van Rijs et Nathalie de Vries (plus 222 collaborateurs de par le monde). Contrairement à ce qui se passe ailleurs, les trois architectes n’ont rien d’exotique. Ils sont de Rotterdam. Lancé par le Pavillon néerlandais de l’Exposition universelle de Hanovre en 2000 (une manifestation qui a par ailleurs constitué un «flop» même pas retentissant), le trio n’en finit pas depuis de bâtir des choses déconstruites, mais sans agressivité comme leur aîné Rem Koolhaas, lui aussi de Rotterdam. Si leur carnet de commandes internationales semble bien rempli (Tokyo, Shanghai, Madrid…), Winy, Jacob et Nathalie travaillent aussi sur place. Le public local leur doit ainsi un impressionnant marché public, lui aussi miroité, qui se trouve dans une ville reconstruite à la va-vite après la guerre. Une cité néerlandaise aujourd’hui à reprendre. Tout a commencé par une gare futuriste très réussie même si le voyageur s’y perdait un peu lors d’une inauguration au milieu des gravats.

Le marché couvert de Rotterdam. Photo Studio MVRDV.

Comment fonctionnera le Museum Depot? Très simple. L’accès restera libre. Parcours sans guides obligatoires. Le rez-de-chaussée de ce bâtiment de 39 mètres de haut, avec un diamètre de 40 mètres à la base et de 60 au sommet, comprendra la billetterie, l’espace d’accueil et un café. Puis le visiteur montera grâce à cinq escaliers en zigzags. Les architectes disent avoir été inspirés ici par les gravures des «Prisons» du Piranèse, vieilles de plus de deux siècles. Cette escalade permettra de voir le 151 000 œuvres (comment, je ne sais pas), les ateliers de restauration, les centres de recherches et de gestion. Pour Sjarel Ex, 63 ans donc bientôt sur la touche, «le Depot mettra en évidence le rôle du musée comme lieu qui fait et non plus seulement comme lieu qui possède. Le visiteur verra ainsi comment les éléments de notre patrimoine et de notre culture sont gérés, en plus des découvertes artistiques qu’il fera.» Un peu fatigué par tout cela, mais rien ne l’empêche de faire d’autres visites, le public (2) pourra se reposer au sommet sur l’immense terrasse-jardin, avec des arbres, qui se verra cette fois dotée d’un restaurant.

Prix raisonnable

Tout cela a un prix, me direz-vous. Bien sûr! Seulement là où les chaussettes me sont tombées, c’est que tout doit se faire pour 55 millions d’euros, et non pas 100 voire 200 (plus les dépassements de budget) comme chez nous, où le seul nouveau local pour les Archives d’État (qui le méritaient bien) coûtera déjà 63 millions de francs. Ou alors comme en France, où nul ne connaît vraiment la facture de la Fondation Vuitton au Bois de Boulogne. On a parlé sans preuves pour cette dernière d’un demi milliard d’euros. L’argent est ici public, mais pas seulement. Une partie devait provenir de fonds levés dans la population hollandaise. Environ dix millions. Le Depot a en plus trouvé le moyen de se faire par la suite de l’argent. Comment? Très simple. Il offrira (aussi) de la place pour accueillir des collections extérieures. Celles-ci pourront provenir d’autres musées certes, mais surtout d’entreprises ayant un peu trop acheté ou de privés. Le rapport entre les particuliers et le l’État (ou la municipalité) ne se voit pas diabolisé aux Pays-Bas comme il l’est par exemple en France. Le Boijmans ne précise cependant pas si cette partie des 15 500 mètres carrés de surface utile sera ou non visitable. Il pourrait parfois s’agir d’une sorte de Port Franc, histoires de douanes en moins.

Les silos transformés en immeuble d'habitation à Copenhague. Photo Studio MVRDV.

Et quand tout cela sera-t-il prêt? De manière optimiste, Ada Masoero parle d’«octobre prochain». Cela me semble un peu tôt, surtout avec les retards de cette année. Le somptueux site de MVRDV, au mot d’ordre «We create happy & adventurous places» parle, lui plus prudemment de 2021. C’est l’occasion de regarder sur ordinateur ce que produit cette firme moins médiatique (mais tout aussi peuplée) que les usines Jean Nouvel ou Herzog & DeMeuron. Il y a là des choses étonnantes. Réalisées. Ce ne sont pas toutes d’ambitieuses créations à l’équilibre un peu inquiétant. Ainsi que l'affirme le trio d’architectes-directeurs, «nous aimons bien nous confronter au défi de la rénovation ou de la transformation.» Le pompon revient en ce domaine à une commande de Copenhague. Comment assurer la mutation de deux énormes silos ronds abandonnés en tours d’appartements panoramiques? Eh bien, c’est apparemment possible!

(1) Le British Museum de Londres avait annoncé la chose il y a bien longtemps. Promesse de Gascons britanniques.
(2) L’espérance est de 90 000 visiteurs par an.

Pratique

Site, www.mvrdv.nl

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