Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Notre-Dame de Paris est-elle vraiment la plus belle cathédrale gothique de France?

Difficile d'établir un palmarès. Mais il ne faut pas oublier Rouen, Laon, Bourges, Amiens ou Strasbourg. Certaines églises souffrent d'être aujourd'hui dans de petites villes.

La cathédrale de Chartres vue de loin.

Crédits: Michelin Voyages

Vous ne me croirez peut-être pas. C’est pourtant la vérité. L’actualité hors-pandémie m’a retenu pendant quelques jours. Je vous ai parlé de la possible réouverture estivale des musées en Suisse et en France. Puis d’Elizabeth II. Notre-Dame est du coup restée en panne. Vous me direz que la cathédrale en a pris l’habitude. Surtout depuis un an. Je ne vous ai du coup pas dit, comme promis, s’il s’agissait ou non du plus somptueux exemple gothique en France. «Miroir,miroir, dis-moi qui est la plus belle.» On se rappelle l’interrogation de la méchante reine dans «Blanche-Neige».

Tout choix demeure subjectif. Je pourrais partir de la Liste du Patrimoine mondial de l’Unesco. Il ne s’agit pourtant là que d’une sélection maniant habilement l’esthétique, l’histoire et les nationalismes. Il en faut pour tout et pour tout le monde, d’où le discutable critère de «représentativité». On a besoin d’une ville ouvrière. La Chaux-de-Fonds entre en jeu. Moi je veux bien. Le patrimoine horloger a le droit de faire tic-tac quelque part. Mais sur le plan de la séduction pure, mieux vaut cependant regarder ailleurs. L’Unesco a du reste classé comme première cathédrale en 1978 Aix-la-Chapelle. C’est selon moi à cause de Charlemagne. Notre-Dame, elle, n’a pas été retenue. Ou alors elle fait partie d’un paquet ficelé. Les rives parisiennes de la Seine ont obtenu leur protection en 1991. L’Unesco a préféré Chartres en 1979, Amiens (où le petit Emmanuel Macron avait alors quatre ans) en 1981, Reims en 1991 et Bourges en 1992.

Une question d'unité de style

Qu’est-ce qui fait alors la beauté proprement dite d’une cathédrale? L’unité de style? Ce serait alors bon pour Chartres, dont le gros œuvre a pris vingt-six ans, ou Bourges, où il en a duré trente-cinq. Certains édifices ont en revanche attendu leur conclusion pendant des siècles. Beaucoup n’ont jamais été terminés. Je citerai Narbonne ou Le Mans. Des chœurs. Point final. De nombreux sites ont subi autant de modifications qu’un contrat d’assurances. D’autres se sont vus partiellement démolis à cause de problème statiques. Je vous rappelle à ce propos que la basilique de Saint-Denis, panthéon royal, a perdu le sommet des ses deux tours dans les années 1840. C’était provisoire. L’ennui, c’est que celui-ci a duré. Normalement (je dis bien«normalement»), le chantier devait reprendre en 2020 pour se terminer en 2031. Une entreprise du reste très critiquée…

La cathédrale d'Amiens. Là, les restaurations ont été faite. Je l'ai connue dans un sale état. Photo Wikipédia.

A part l’unité, il y a aussi la grâce et la légèreté. Notre-Dame, je vous l’ai dit, avait été voulue solide, massive et trapue au XIIIe siècle par l’évêque Maurice de Sully. Elle manquait du coup d’élan, mot généralement associé à l’adjectif «mystique». Aux églises à mystères de l’époque romane avait succédé vers 1200 l’idée de transcendance et de lumière. D'où beaucoup d’ouvertures et de vitraux, comme à Chartres. D’où des voûtes toujours plus hautes. Si les premiers exemple du genre plafonnaient à 22 mètres, Beauvais en comptait 48. Un défi à l’équilibre, ponctué de chutes. Le gothique classique du XIIIe, puis rayonnant du XIVe et enfin flamboyant du XVe est devenu toujours plus fragile. Plus aérien. Mais quelle beauté! Je m’étonne du coup que Rouen (qui a bien failli s’écrouler lors des bombardements alliés de 1944), Laon (merveilleusement située sur un promontoire) ou Strasbourg (la sœur en rougeur de Bâle et de Fribourg-en-Brisgau) n’aient pas été retenues par l’Unesco.

Un état précaire

Cela dit, même en s’en tenant au gothique, il existe des cathédrales ratées. Les formes demeurent pâteuses. Le bâtiment n’a visiblement pas eu les moyens de ses ambitions. Ou son chantier a pris si longtemps que tous les styles ont fini par se mélanger pour donner un désagréable tutti-frutti. Certaines d’entre elles souffrent aussi d’un état si précaire qu’il en devient inquiétant. Leur entretien revient en théorie à l’État depuis que ce dernier s’est séparé de l’Église en 1905 (même si l’Église n’admet pas le divorce). La pratique peine à suivre. Le patrimoine ne forme pas le souci majeur du pouvoir, sauf pour l’annuelle mascarade de ses «Journées» agendées en automne. On en arrive donc à des demi-ruines comme Meaux, à l’orée par ailleurs d’une ville paupérisée, déclassée et transformée en ghettos. Que peut-on faire pour une cathédrale qui se situe, selon le vocabulaire convenu, «dans un environnement visuel  dégradé»?

Saint-Etienne de Bourges. Il y a deux niveaux l'un sur l'autre. Photo Ville de Bourges.

Si l’élan a été fort pour Notre-Dame, c’est à cause du symbole et de la situation au centre d’une capitale, même sur une île dénaturée vers 1860 par Napoléon III. Dans ces conditions, mieux vaut que ce soit elle qui ait brûlé plutôt que Bourges, bien plus belle avec ses cinq nefs et son église inférieure. En bon état, Bourges se situe dans une cité déclinante qui perd peu à peu ses habitants. Pour les cathédrales restant en péril, je ne vois pas quand et comment le miracle pourrait se produire. J’ai juste lu, je ne sais plus où, un article disant qu’on «se préoccupait désormais davantage de leur sécurité.» La moindre des choses! Je n’arrive même pas à imaginer une manne touristique, comme en Italie ou en Angleterre. Qui va voir Evreux (pourtant pas mal du tout), Bordeaux (au beau patrimoine sculpté) ou Metz (très refaite au XIXe siècle)? Des lieux de culte pourtant en bon état.

"Le mobilier national"

Et le reste? Que faire? Qu’en faire? En 2001 avait paru un roman polémique de Laurence Cossé chez Gallimard. Il s’intitulait «Le mobilier national». Son protagoniste était un directeur du patrimoine chargé par le ministère de la Culture de procéder à un inventaire. Ou plutôt d’établir un tri. Le peu d’argent disponible irait aux plus belles cathédrales. La France laisserait tomber les moches. Comment choisir? Bien parti, le récit se cassait la figure dans les dernières pages. La pirouette finale démontrait a contrario que le sujet, identitaire s’il en est, restait sensible. Tout le monde tient à sa grande église. Elle incarne dans doute aujourd’hui davantage l’Histoire que la Foi.

L’ennui, c’est que la construction devrait tenir toute seule. Comme tout ce qui repose sur des racines. Sans y mettre un euro. Il est du reste frappant de constater (tant les priorités ont changé) que des bourgades de 10 000 habitants se soient lancées avec succès dans des aventures aussi folles vers 1250, alors que les mêmes cités, riches de 300 000 habitants, n’y parviennent plus. Il faut préciser que l'entretien des cathédrales, comme je vous l’ai dit, incombe à l’État. Or en France, l’Etat c’est tout. Tout le monde ne dispose pas, comme Strasbourg depuis le Moyen Age, d’un «Œuvre de la cathédrale»...

Sur ce, je vais vous parler un article plus bas des cathédrales européennes. Suivez le guide!

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