Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Notre-Dame attise les polémiques alors même que sa survie n'est pas encore assurée

En France, ce qu'on appelle pudiquement le débat d'idées fait rage. Les intellectuels s'égosillent. Les politiques veulent une reconstruction rapide et une flèche à la mode...

L'intérieur dévasté. Pour l'instant, les voûtes tiennent.

Crédits: AFP

Les gens sont incorrigibles! Notre-Dame n'est pas encore froide que le monde intellectuel, politique et architectural entre en ébullition. Les universitaires pérorent et glosent, comme d'habitude. Ils ramènent leur fraise à qui mieux mieux dans la presse ou sur les ondes. C'est à qui montrera le record de pessimisme. A côté d'eux, Michel Houellebecq aurait l'air du comique de service. Le pompon actuel me semble atteint par Fanny Madeline dans une des terrifiantes pages «Idées» que commet régulièrement «Le Monde». La médiéviste n'y va pas par quatre chemins: «Les flammes de Notre-Dame, c'est notre monde qui brûle».

Je ne résiste pas à vous en livrer les phrases choc. Notre-Dame, «c'est l'Effondrement avec un E majuscule, celui de la biodiversité, c'est la grande extinctions des espèces, la fin des démocraties occidentales.» Avouez qu'il sera difficile d'envoyer le bouchon plus loin! Notez qu'elle aurait pu ajouter les Twin Towers et le jihadisme. Mais il ne faut pas oublier que «Le Monde» est devenu le repaire des bien-pensants. Il ne conviendrait pas manifester par de tels propos un zeste d'islamophobie. Alors mieux vaut s'en tenir aux nouvelles valeurs reconnues. Elles tournent toutes autour du catastrophisme en général. Plus on se montre pessimiste, plus on est intelligent.

Pas pire qu'au Moyen Age

Agrégée d'histoire et docteure (avec «e»final, bien sûr) en histoire médiévale, Fanny Madeline sait pourtant pertinemment que le Moyen-Age n'avait rien d'un long fleuve tranquille, même si nous sommes ici au bord de la Seine. Si le XIIIe, temps où se construit Notre-Dame, reste encore un siècle optimiste, la suite est truffée d'incendies urbains, de guerres, civiles ou non, de famines et de d'épidémies de peste. Après celle de 1348, qui a tué à certains endroits la moitié de la population, que devaient se dire les gens, même s'ils ne lisaient alors pas encore «Le Monde»? L'Apocalypse devait leur sembler bien plus proche que regardée aujourd'hui, comme le confesse l'auteur(e) de l'article, bien au chaud devant sa télévision.

Mais ce n'est pas tout! Alors que la cathédrale, comme l'a reconnu à plusieurs reprises le ministre de la Culture Franck Riester, menace toujours de s'écrouler en partie ou en totalité, c'est le grand ballet des reconstructeurs. Emmanuel Macron parle d'une restauration en cinq ans. Notre-Dame serait du coup prête pour les JO de Paris, comme si l'architecture était devenue une discipline olympique. On sait bien que c'est impossible. Deux ou trois décennies semblerait plus raisonnable, d'autant plus que les polémiques ont commencé. Il y en a toujours pour tout en France, où l'on ne pourra bientôt plus pisser sans créer le débat. Après l'origine des dons promis, qui a fait hurler contre les ploutocrates Pinault ou Arnault, c'est la flèche. Une flèche qui arrivera par définition comme une cerise sur le gâteau, autrement dit tard. La preuve, c'est que Notre-Dame s'en est passée entre la fin du XVIIIe siècle et Viollet-le-Duc.

Concours d'idées

Certains veulent ainsi, du côté de la présidence, une nouvelle aiguille «adaptée aux techniques et aux enjeux de notre époque». Des mots qui ne veulent strictement rien dire. Il y aurait donc concours d'idées. Jean Nouvel, qui n'en manque pas une, offre lui sa participation. Le cacochyme se met en réserve de la République en jouant les modestes. Un rôle de composition pour lui. On sent avec appréhension que l'affaire devient politique. Chacun veut laisser sa marque sur un monument par ailleurs très fragilisé. Certains veulent ainsi une poutraison dans de nouveaux matériaux. Les sylviculteurs répliquent que la France possède aujourd'hui toutes les forêts voulues. C'est à qui s'appropriera Notre-Dame, la cathédrale aux quatorze millions de visiteurs annuels. L'audimat fonctionne ici à plein régime. Y aurait-il eu autant d'émotion, manifesterait-on aujourd'hui autant d'ambitions s'il s'agissait de la cathédrale d'Amiens ou de Laon, qu'il est pourtant permis de trouver plus belles que celle de Paris?

La Gedächtiskirche. L'église du XIXe siècle a été laissée en l'état après 1945. Photo DR

La suite donc aux prochains épisodes. En espérant qu'ils ne soient pas fâcheux. Rien n'est en effet assuré, je le répète (et je ne parle pas là en terme financiers). Les pompiers avaient crié victoire lundi soir. Ils avaient raison. Mais une victoire demeure toujours provisoire. Ce sont les défaites, en général, qui restent définitives, même si l'on peut toujours reconstruire une cathédrale à l'identique. Pensez à la Frauenkirche de Dresde. Rappelez-vous Saint-Sauveur à Moscou (rebâti effectivement en cinq ans!). Il faut dire que maintenir des ruines coûte une fortune. Je n'ose penser aux frais qu doit occasionner à Berlin la Gedächtniskirche, laissée en l'état après les bombardements de 1945. A mon avis, on doit régulièrement y effectuer des travaux afin que son aspect reste conforme à l'image de désastre connue par la photo.

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