Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Notre-Dame a brûlé à Paris il y a un an. Où en est vraiment le chantier en ce moment?

Les journaux français ont publié leur dossier le 15 avril. Que faut-il en retenir? L'édifice tient. Les restaurateurs veulent faire durer le chantier. L'Etat, lui, entend aller vite.

L'incendie, avec les lances à eau qui semblaient alors si petites.

Crédits: Keystone, EPA, Julien de Rosa

Les 15 avril 2019, en début d’après-midi, Notre-Dame de Paris s’embrasait. Le feu ravageait les toitures pendant des heures. J’y étais. Dehors en spectateur. Pas dedans, heureusement. Je vous ai raconté tout ça. C’était impressionnant. Tout le monde se demandait dans l’assistance si l’édifice médiéval tiendrait le coup, ou s’il s’effondrerait sur lui-même. Les gerbes d’eau des pompiers semblaient trop faibles, mais nul ne pensait alors au poids du liquide jeté sur des structures fragilisées. Dieu merci (et Dieu était finalement partie prenante du drame!), les étincelles n’ont pas gagné les deux énormes tours. J’étais pourtant parti me coucher très dubitatif.

Dire que la presse internationale a ensuite parlé de l’incendie relève de la litote. Ce fut un flot ininterrompu de nouvelles d’abord contradictoires, puis allant enfin dans un sens commun: le bon sens. La cathédrale avait tenu le coup en dépit de la chute d’une flèche reconstituée au XIXe siècle par Viollet-le-Duc. L’écroulement de la toiture soutenue par une forêt de chênes coupés au XIIIe siècle, alors que les arbres étaient déjà centenaires, s’était révélé sans réel impact. L’édifice tenait bon, dans la position inconfortable qu’il conserve aujourd’hui. Que s’est-il alors passé en un an, les travaux ayant cessé le14 mars pour cause de pandémie? Où en est-on, alors que le milliard d’euros levé par souscription publique pour Notre-Dame ne surprend plus, vu tous ceux que les gouvernements sortent aujourd’hui par centaines de leur chapeau magique de prestidigitateur?

Etat d'urgence absolue maintenu

Le 15 avril, les quotidiens français y sont donc tous allés de leur dossier. Enfin un sujet sortant du Coronavirus, même si Etienne de Montéty signait dans «Le Figaro» un éditorial qui m’a fait tomber les chaussettes. Le rédacteur en chef adjoint avait trouvé moyen de lier la gerbe entre la maladie et l’incendie. Que voulez-vous? Comme celles du Seigneur, les voies du journalisme restent impénétrables. Je suppose que les dossiers publiés étaient prêts à l’avance. Ils attendaient leur tour dans un tiroir électronique. La chose a en tout cas permis de s’entretenir avec des restaurateurs et les responsables du chantier, placé par le président de la République sous la houlette d’un général, Jean-Louis Georgelin. Il y allait sans doute de la grandeur de la France. Cela dit, il y a aussi eu des visites individuelles organisées à l’intention de certains journalistes. Certains d’entre eux risquaient de se montrer autrement trop critiques. J’ai ainsi lu un excellent compte-rendu sous la plume de Didier Rykner dans le journal en ligne «La Tribune de l’art». L’historien montrait que l’intérieur avait finalement peu souffert. Sur ses images, les tableaux restés en place pour des motifs techniques avaient assez bonne mine, surpris de se retrouver pour une fois en vedette.

L'échafaudage de 2019, qui n'a toujours pas été démoli. Photo AFP.

Cela dit, comment se présente aujourd’hui le bébé gothique? Eh bien pas si mal! Evidemment, la cathédrale demeure «en état d’urgence absolue». Officiellement, elle n’est pas sauvée. L’idée d’un effondrement total semble pourtant écartée, même si des pierres peuvent encore tomber. Ce miracle n’a rien de céleste. Comme l’explique à «La Croix» Philippe Villeneuve, en charge effective du chantier, la survivance de Notre-Dame est due au parti pris adopté au XIIIe siècle par l’évêque de Paris Maurice de Sully. Un fils de bûcheron. Il voulait une église trapue et massive. Le parti-pris opposé de la Sainte-Chapelle, poussée en même temps sur la Rive gauche. «L’architecture a été admirablement conçue. Elle se révèle formidablement résistante. Les murs se comportent très bien en ce moment. Ils n’ont pas bougé.» Les fondations ne se sont donc pas enfoncées non plus. Tout cela à cause de l’idée d’un arc unique allant des arcs-boutant à la clef de voûte, rappelle pour sa part Bernard Fonquernie, des Monuments historiques. Le plafond de pierre n’a cédé qu’à quinze pour-cent, quand est tombée sous mes yeux la flèche. Tout avait été conçu il y huit cent ans afin que le feu le feu ne se propage pas à l’intérieur. J’ajouterai pour ma part, que toute ville vivait alors dans la terreur du grand incendie (1). Même la Seine ne pouvait ici pas l’interrompre. Plusieurs ponts parisiens (dont le Pont Notre-Dame) sont restés couverts de petites maisons individuelles jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.

L'humain prioritaire

Dans ces conditions, le chantier peut se permettre de jouer les discrets et les lents. Je rappelle qu’une nouvelle enquête est en cours sur les cause du sinistre le 15 avril 2019. Il a surtout fallu dégager le plomb fondu. Paris en a fait, si j’ose dire, une maladie. Les particules de métal risquaient de mettre en danger non seulement les ouvriers, mais les (rares) habitants du voisinage, dont des écoliers. Selon le général Georgelin, «notre priorité est qu’il n’y ait aucune victime sur le chantier. On préfère un bout de voûte qui tombe à un mort lié au plomb ou au Covid19.» Il faut dire qu’on peut se le permettre. Tout va à peu près bien pour le moment. Ceci dit, la préférence donnée à l’humain me semble assez nouvelle. L’accident demeurait vu comme une fatalité il y a moins de cent ans. Presque un mal nécessaire. Reste qu’il subsiste le problème de l’échafaudage, dressé en 2019 pour permettre des travaux. En partie fondu, il n’a toujours pas été démonté. D’aucuns craignent que cette structure calculée pour résister à des vents jusqu’à 120 kilomètres-heure subisse un jour (ou une nuit) la tempête de trop…

La messe du Vendredi Saint 2020 à Notre-Dame. Admirez l'état des vitraux. Photo AFP.

Les œuvres d’art, sauf celles restées en place (dont tout de même un Laurent de La Hyre et un Guido Reni!) sont en sécurité. Elles bénéficieront de travaux qu’elles n’auraient guère pu espérer jusqu’ici. C’est le paradoxe de ce genre de catastrophes. Au refus de soins pour manque d’argent succès une sorte d’abondance. Même les toiles religieuses du XIXe siècle, qui n’intéressent pourtant pas grand monde, subiront des restaurations. Comme l’explique bien dans un journal Hélène Didier, conservatrice générale des monuments historiques en charge de Notre-Dame, «jusqu’ici on faisait avec l’argent qu’on nous donnait. Et ce dans un site massivement occupés par les touristes. Mais là, la cathédrale est vide. Nous avons des moyens et du temps.» Les vitraux inquiétaient au départ Christine Loisel, qui les a étudiés depuis que Notre-Dame est redevenue accessible aux spécialistes. Ils se sont révélés plus solides que prévu (on était en faveur de l’économie durable au Moyen Age!). Ils pourront se voir restaurés, et surtout nettoyés. Il faut selon elle s’attendre à une cathédrale «bien plus lumineuse» lors de sa réouverture au public.

La date de 2024

Justement, la réouverture… Emmanuel Macron tient mordicus à la date de 2024. Elle coïncide comme par hasard avec des Jeux olympiques, pour lesquels les autres travaux ont pris du retard. Dans un de ces discours un peu creux (et surtout très long) comme il en a le secret, le président parle de «résilience». Un mot à la mode. Notre-Dame deviendrait un «symbole de la résilience de notre peuple et de sa capacité à surmonter les épreuves et à se relever», ce qui ne veut pas dire grand-chose. Les artisans (dont les Compagnons du Devoir) et les scientifiques semblent pour leur part prêts à faire durer les choses. Ils veulent profiter de cette occasion exceptionnelle d’en apprendre davantage sur les techniques de construction de jadis pour restituer le mieux possible les éléments disparus. Comme le dit avec enthousiasme Christine Loisel, «la catastrophe a ouvert une opportunité fantastique de mieux comprendre la cathédrale, de mieux la connaître.» La connaissance ne se fait pas en deux coups de cuillère à pot de Nescafé. On va donc vers un conflit ouvert entre une France technocratique, celle des grandes écoles dont sort Emmanuel Macron, et celle artisanale, presque immémoriale, du temps long.

L'état de l'église après le sinistre. Photo Ludovic Main, AFP.

Et la flèche, me direz-vous? Vous avez oublié la flèche. Eh bien plus personne n’en parle en ce moment! On s’en souvient. Notre-Dame restait encore chaude quand le débat a surgi. Fallait-il, ou non, reconstruire à l’identique la tourelle imaginée vers 1850 par Eugène Viollet-le-Duc afin de remplacer celle abattue dans les années 1780 pour cause de vétusté? Le président, qui veut bien sûr laisser sa marque, avait suggéré un concours d’architectes afin d’ajouter une touche moderne. Les défenseurs du patrimoine s’étaient aussitôt insurgés. Il faut dire que des «archistars» (dont le Suisse Bernard Tschumi) ont vite déliré. La question semble aujourd’hui en suspens. A mon avis, mieux vaut restituer une architecture médiévale un peu fantaisiste que perdre des années sur une question oiseuse. Venise a bien fait après l’écroulement du campanile de Saint-Marc en 1902 de le refaire «où il était,comme il était». Au moins, personne ne pouvait y mettre son grain de sel. Cela dit, une clôture du chantier en 2024 me semble tenir de l’utopie. Comme pour le Grand Palais, qui n’a pourtant pas brûlé. Là aussi, les vrais travaux n’ont pas débuté. Avec toutes les contraintes de sécurité et de santé, plus les horaires syndicaux, plus les débats d’idées, le XXIe siècle n’avance finalement pas beaucoup plus vite qu’un XIIIe pourtant dépourvu de moyens techniques et d’ordinateurs. Alors? Dix ans? Vingt ans?

Le général Jean-Louis Georgelin, en charge de Notre-Dame. Photo Zakaria Abdelkafi, AFP

(1) Pour en rester à la Suisse romande, la cathédrale de Lausanne s’est embrasée accidentellement en 1235. Elle se verra remplacée par la version que nous connaissons aujourd’hui. On est vite allé. La consécration a pu se faire en 1275 en présence de l’empereur et du pape. Très chic! En 1334 brûlait une bonne partie de Genève. En 1405, c’était Berne. Quarante-cinq ans plus tard Neuchâtel. En 1670, Genève a enfin vécu l’embrasement de son pont unique, alors encombré de maisons. Elles ne furent pas reconstruites pour d’évidents motifs de sécurité.

P.S. Notre-Dame est-elle Vraiment la plus belle cathédrale de France? La chose se discute. Réponse dans un ou deux jours.

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