Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Noir et blanc. L'Elysée montre la photographie discrète et pudique de Martine Franck

Morte en 2012, la femme a donné le meilleur d'elle-même dans les années 1970. Il s'agit souvent de reportages au long cours. Il y a l'Asie, l'Irlande et les vieillards marginalisés.

Carnaval de Bâle. Années 1970.

Crédits: Magrum, Martine Franck, Musée de l'Elysée, Lausanne 2019.

Opération réussie! Le Musée de l'Elysée a regarni ses cimaises, repeintes en vert bronze, avec Martine Franck. Tous les médias en parlent, du moins en Suisse romande. L'institution sait battre du tamtam, ce qui constitue une qualité. Notons que, dans le genre, l'Hermitage lausannois fait encore plus fort. Il invite par charter (en fait le TGV) la presse parisienne. Résultat, celle-ci du «Monde» au «Figaro», en passant par des canaux plus modestes, a répercuté il y a une ou deux semaines ce qui ne me semble pas vraiment former un événement. Et cela même si la peinture anglaise du XIXe siècle reste peu montrée sur le Continent.

Avec Martine Franck, nous sommes dans une affaire de famille, mais la chose se voit ici assumée. Toutes les pudeurs ne se révèlent pas justifiées. Si la photographe est bien la tante de Tatiana Franck, l'actuelle directrice, et par conséquent l'épouse de son oncle par alliance Henri Cartier-Bresson, ce sont surtout de grands noms. HCB demeure l'une des figures phares du 8e art, dans la catégorie reportage. Morte en 2012, son épouse reste en partie à découvrir dans la mesure où ses œuvres ont souvent été vues de manière éparse. La Fondation Henri Cartier-Bresson, qui vient de déménager à Paris pour s'installer au 79, rue des Archives (non lieu du Musée de la Chasse et de la Nature) se devait donc de monter un coproduction avec un musée suisse, même si c'eut tout aussi bien pu être l'austère Fotomuseum de Winterthour.

Photo découverte en Asie

Fille de ces Franck dont les amateurs d'art ont longtemps vu les tableaux de Cézanne, Ensor ou Picasso exposés au sous-sol de la Fondation Gianadda de Martigny, Martine naît en 1938 à Anvers. La guerre fait fuir ses parents aux Etats-Unis, puis en Grande-Bretagne. Après des études de jeune fille rangée au pensionnat, elle commence son histoire de l'art à Madrid en 1956. En plein franquisme. Deux ans plus tard, elle se retrouve à l'Ecole du Louvre. Jusque là, pas de photo. Celle-ci vient après sa rencontre avec Ariane Mnouchkine, qui restera l'amie d'une vie. Lors d'un voyage commun qualifié d'initiatique, elle commence à utiliser son appareil en Chine (il fallait alors parvenir à y aller!), en Inde, au Pakistan, en Afghanistan ou au Cambodge en 1963. Leica. Pellicule noire et blanche. Il n'y a d'ailleurs aucunes couleurs dans l'actuelle présentation de l'Elysée.


Martine Franck Et Henri Cartier-Bresson vers 2000. Photo AFP.

La débutante apparaît douée. Elle se retrouve assistante à «Time-Life», puis devient indépendante. Elle se met alors au portrait d'artiste, qui n'est pas le genre lui convenant le mieux. Cette femme dite timide («Tu n'es pas une photographe de trottoir», lui dira plus tard Cartier-Bresson, rencontré en 1966) réussit cependant de bonnes images de Balthus, d'Avigor Arikha ou Sam Szafran. En 1970, Martine Franck entre à Vu. Puis elle contribue à créer Viva. C'est une personnalité déjà affirmée qui expose dans les années 1970 avant son intégration à la prestigieuse (et peu féministe) agence Magnum en 1980. Elle soutient alors des actions humanitaires peu spectaculaires. Les effets de manche ne sont pas son genre. Je pense aux Petits frères des pauvres. Pour l'artiste, les vieillards font partie des exclus, au même titre que les pauvres ou les migrants. Le but n'est pas pour autant de tomber dans le misérabilisme ou le crapoteux. Martine Franck montre des gens dignes. L'essentiel pour elle reste l'empathie.

Avec Ariane Mnouchkine

On a envie de dire que Martine Franck est une photographe des années 1970, comme Doisneau a donné le meilleur de lui-même dans les années 1950 et Cartier-Bresson deux décennies plus tôt. C'est pourquoi Agnès Sire, commissaire de l'exposition de Paris et de Lausanne en collaboration avec Marc Donnadieu et Emilie Schmutz, a surtout retenu des images de cette période. L'histoire ne s'arrête bien sûr pas là. Il y aura ensuite les enfants moines du Tibet. Les 130 habitants de l'île de Tory, au large de l’Irlande. Plus de nombreux reflets des spectacles non seulement d'Ariane Mnouchkine, mais de Bob Wilson. C'est un temps de confirmation et de reconnaissance, avec beaucoup de présentations publiques sur des sujets donnés. Un petit peu moins de créativité, sans doute. Chacun connaît sa grande période.


Une très nette inspiration asiatique. Photo Magnum, Martine Franck, Elysée, Lausanne 2019.

L'actuel accrochage, sur deux étages, se révèle bien fait, même si un léger élagage ne m'aurait pas gêné. Il apparaît plutôt thématique, avec des titages de bonne taille. Les formats varient suivant les séries. Ils se font ainsi très grands pour les vues d'Orient, présentées sous les toits. Il y a notamment là les antiques grottes bouddhiques de Yongang. Certaines images ressortent par rapport à d'autres. Elle possèdent le fameux petit plus. Pour les grottes, ce serait à mon avis celle où un oiseau s'envole, brisant ainsi le statisme des statues de pierre. Pour Newcastle on Tyne, une de ces cités britanniques bien sinistres dont Martine Franck a montré la population ouvrière, ce serait le cheval couché sur fond d'usines.

Montage filmé

Il n'existe officiellement que peu de portraits de Cartier-Bresson. Un excellent photo-montage, projeté au rez-de-chaussée (il est de Pierre Leyrat), dément la chose. Il fait alterner les instantanés d'Henri, peignant, parlant ou regardant Goya au Prado, avec celles d'HCB regardant son épouse de trente ans plus jeune que lui. Une fort belle femme au départ, dont il ne nous montre à l'occasion les seules jambes. Magnifiques. C'est le journal visuel d'un amoureux. Il contrebalance de manière charnelle une rétrospective plutôt pudique. Martine Franck fait de la bonne photographie. Mais, avec son refus de l'éclat, cette dernière garde toujours quelque chose de réservé. De bien élevé, finalement.

Pratique

«Martine Franck», Musée de l'Elysée, 18, avenue de l'Elysée, Lausanne, jusqu'au 5 mai. Tél. 021 316 91 11, site www.elysee.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Le musée présente en plus «Vasantha Yogananthan, A Mythe of Two Souls» dans ses soubassements. Là, il y aura moins de presse...

Balthus et son chat. Photo Magnum, Martine Franck, Elysée, Lausanne 2019

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