Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Nicolas Righetti publie les photos d'une Biélorussie vue comme un "Dreamland"

Fasciné par les dictateurs, le Genevois est allé regarder du côté de Minsk. Il ramène de ses voyages des images sur-colorées. Tout se joue ici dans l'excès. Une réussite.

Quai de la rivière Svisloch, festivités du jour de l'indépendance biélorusse, 3 juillet.

Crédits: Nicolas Righetti. Photo tirée du livre.

Le livre se révèle à la fois surprenant et sans surprises. Evidemment! Vous connaissez Nicolas Righetti! Le photographe genevois, que l’on a connu à l’agence Rezo et qui travaille aujourd’hui pour Lundi13, est un obsessionnel. Un vrai. Comme d’autres ont la manie des jeux de hasard ou des saouleries à répétitions, l’homme se «shoote»aux dictateurs. Il n’y en aura bientôt plus un seul à lui avoir échappé. Notez qu’il aura toujours de quoi faire. Les petits pères des peuples repoussent à chaque génération. Comme de la mauvaise herbe. Et cela même si la Biélorussie, dont parle l’ouvrage actuel de Nicolas, se veut une «dictature soft». Un petit pays de l’Est nationaliste et militariste sur lequel veille depuis un quart de siècle le moustachu Alexandre Loukachenko. Le favori des élections de 2020, dont les résultats sont comme de bien entendu connus à l’avance.

Nicolas est parti plusieurs fois pour ce pays improbable, niché entre la Pologne, les Etats baltes et la Russie. Sept voyages en treize ans. Notez que l’homme connaît bien la région, du moins plus à l’Est. Il a souvent été rendre visite, avec toutes les difficultés de visa que cela suppose, aux collègues (et pas forcément amis) asiatiques d’Alexandre Loukachenko. Des gens un plus «hard» pour ce qui est de la ligne politique et de la surveillance des populations. Avec tous les livres que notre ami en aura tiré, il y aura dans quelques années de quoi monter une petite bibliothèque sur le sujet. Les dictateurs et leur image post-soviétique multipliée partout. Magnifiée. Trafiquée. Indéfiniment reproduite. Une idée qui va de soi. Dans ces régions-là, le peuple a depuis longtemps l’habitude des icônes.

Désormais ouvert au tourisme

Nicolas Righetti nous raconte en fin d’ouvrage ses périples et ses ruses. La réalité, en Biélorussie, n’est pas faite pour se voir photographiée telle qu’elle nous semble. Dans ce pays placé sous l’œil pour l’instant bienveillant de la Russie, il s’agit de montrer les choses telles qu’elles devraient être. Tout se veut en effet plus grand, plus moderne et plus efficace qu’ailleurs. La Biélorussie, qui compte moins de dix millions d’habitants, même si sa capitale Minsk en abrite le quart, s'imagine comme la terre bénie des records. On verra comment le prendront les touristes, le pays entendant désormais s’ouvrir sur l’extérieur… Pour le moment, Nicolas nous donne des images en apparence officielles du concours de Miss Biélorussie 2018 ou des Jeux européens. Des cérémonies où Alexandre Loukachenko aime comme de juste se pavaner pendant des heures.

Concours de force le jour de l'indépendance biélorusse, 3 juillet. Photo Nicolas Righetti tirée du livre.

Le photographe nous révèle que ses accompagnateurs, des gens zélés voulant éviter tout manquement aux dogmes, ont aimé ses images. On peut le comprendre. Nicolas a constamment donné dans l’excès. Il y a dans le livre, ouvert et fermé par des pages de garde dorées, trop de couleurs. Trop de pompes. Trop d’effets. Le Genevois s’est joué de ses gardes en multipliant les redondances. Mais soyons justes. C’est aussi dans sa nature profonde. L’humble réalité intéresse finalement peu l’artiste, qui voit la vie en Technicolor (un Technicolor à l’ancienne) avec des effets de composition donnant l’impression que tout s’est vu réalisé en studio (1). L’ouvrage est sous-titré «Dreamland». Et l’usine à rêves par excellence, c’est Hollywood. D’où ce saturations de bleus et surtout de rouges. D’où ces avions traversant le ciel comme des maquettes au-dessus d’improbables architectures pseudo-contemporaines. D’où ces aspirantes Miss au airs de starlettes.

Minsk, une ville miraculeuse?

Il fallait un texte pour ouvrir ce livre jouissif, où Nicolas nous ravit tout en se faisant plaisir. Il a été demandé à Patrick Besson, qui a naturellement fait du Patrick Besson. On sait que ce polygraphe est capable du pire comme du meilleur. Il y a de lui de délicieux petits livres et des bouquins presque inconsommables. Ici, le Français surjoue la provocation. Oui, il a souvent été, jadis, en Biélorussie. Il s’en rappelle les soirées alcoolisées et les douloureux réveils dans des lits inconnus avec des gens qui ne le sont pas moins. Il lui en reste du coup un bon souvenir de Minsk. «Cette ville miraculeuse, toujours en harmonie, nous annonce que rien n’est perdu, même si tout est oublié. Elle est un repos pour les yeux et l’esprit.» Voilà qui sent la gueule de bois prolongée. Si la ville sait nous séduire dans cet album, c’est bien parce que Nicolas Righetti a su la faire sienne avant de passer à la suite. C’est quoi, la prochaine dictature, au fait?

La couverture du livre.

(1) Il suffit de les comparer aux photos, pâles comme des endives, que son collègue de Lundi13 Nils Ackermann ramène en Occident d’Ukraine.

Pratique

«Biélorussie, Dreamland» de Nicolas Righetti, préface de Patrick Besson, aux Editions Favre, 183 pages.

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