Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

NEW YORK/Verdict choc. Le promoteur doit dédommager les tagueurs

Crédits: Don Emmert/AFP

C'est une décision qui fera date. Elle servira de jurisprudence. Le juge fédéral américain Frederick Bock vient de rendre sa sentence. Un promoteur immobilier de New York devra verser 6,7 millions de dollars de dommages et intérêts à des graffiteurs. L'homme avait effacé sans prévenir leurs œuvres en 2013, avant de démolir l'immeuble qu'ils recouvraient presque entièrement. La parcelle du Queen's new-yorkais abrite aujourd'hui à sa place deux tours de 47 étages. Appartements de luxe. Vue imprenable sur une ville dont le centre se gentrifie de plus en plus. 

Avant de dégager ma petite morale, je vous raconte l'histoire. Gerald Wolkoff était le propriétaire d'une ancienne usine de compteurs à eau abandonnée de Long Island City. Durant vingt ans, ce qui me semble évidemment très long, il a laissé faire, voire encouragé les tagueurs à exercer leur passion sur un immeuble vide destiné à réaliser une lointaine spéculation foncière. 5Pointz était peu à peu devenu un haut lieu du genre. Des noms aujourd'hui cotés sur le marché de du "street art" y avaient exercé leurs talents. Le juge a pu parler de «plus grande collection de peinture à la bombe des Etats-Unis.» Il s'agissait, à l'américaine, de grosses choses bien voyantes et bien colorées. Les photos d'archives en témoignent. Rien à voir avec la discrétion des délicates créations du Britanniques Bansky, dont nul ne connaît du reste l'identité réelle.

Un coup de peinture blanche 

Las! Les meilleurs choses ont une fin, comme les pires d'ailleurs. En 2013, Wolkoff, qui avait enfin monté sa combinaison financière, annonçait la fin de l'aventure. «Ces gars ont animé et égayé le bâtiment», disait-il à la presse. «Ils lui ont donné un caractère formidable. Mais tout progresse. La ville progresse.» Inutile que je vous reproduise la suite. Vous avez compris. Non seulement les fresques mais leur support se voyaient condamnés à brève échéance. Wolkoff a cependant pris une décision radicale. Le 19 novembre 2013, il faisait recouvrir tous les motifs d'une bonne couche de peinture blanche. Et en septembre 2014, l'ex-usine se voyait rasée au sol. 

Nous sommes cependant aux Etats-Unis, le pays le plus procédurier du monde. Celui où la Justice ressemble aux machines à sous de Las Vegas. Le "jackpot" peut y rapporter gros. Il se trouve donc toujours là-bas un avocat pour tenter le coup. L'affaire a été longue a dénouer. Il ya fallu quatre ans d'actions diverses. Gerald Wolkoff a argumenté. Son représentant David Ebert a fait valoir que les artistes savaient dès le départ que l'usine finirait en gravats. Ils ont pris la chose pour une rente de situation, comme certains squatters ou quelques directeurs de théâtre. Bref. Son client était dans son bon droit. Wolkoff a, hélas pour lui, renoncé à être jugé par un jury qui aurait pu se montrer compréhensif. C'était au juge de trancher. Block a estimé que les 49 œuvres disparues méritaient un dédommagement, Six, virgule sept millions de dollars, dont 1,325 pour le seul Jonathan Cogen, dit Meres One. Une star devenue hautement commerciale.

Conflit de générations 

Ma morale maintenant. Cette histoire choquera profondément toute une génération pour qui le graffiti n'est pas un art, mais au contraire une insulte au beau et au respectable. Le «street art» n'existe pas pour les plus de soixante ou de soixante-dix ans. Il heurte les fondements de ce que l'éducation leur a appris. La déférence vis-à-vis des autorités. Le respect des lois. Sans parler de l'insulte esthétique. La commercialisation à outrance du graffiti par certains galeristes pour bobos n'a guère atteint que les quadra et quinquagénaires. Et encore s'agit-il là d'un médium désormais aseptisé par l'argent. On comprendra le hérissement que suscitent encore chez beaucoup un sigle apposé sur un mur, ou pire encore sur un véhicule public comme un wagon de chemin de fer. 

Deuxième morale. Il est aussi permis d'être choqué par la tournure que prend une expression au départ d'indépendance, voire de révolte. Fallait-il vraiment que des jeunes, dans les années 1980, bravent la police, le danger d'accident, les amendes et le recouvrement immédiat (ou le ponçage au jet) pour en arriver là? Appeler la justice à son secours. S'offrir des avocats. Encaisser de gros chèques. Jouer aux artistes arrivés. Tout cela me semble aller à contre-sens. Il y a quelque chose d'aussi éphémère dans un graffiti que dans un feu d'artifice ou un spectacle de danse. Un graffiti durable possède quelque chose d'incongru. On a beaucoup parlé de «musée» à propos de 5Pointz durant les sessions d'un procès qui a eu lieu en octobre et novembre, le jugement intervenant en février. Eh bien non! Le graffiti n'est pas un art de musée! Au contraire. Il ferait plutôt partie des arts vivants. Ou des expressions vivantes. Et d'ailleurs, qu'est-ce au fait qu'un art? Grave question...

Photo (Don Emmert/AFP): L'immeuble de 5Pointz avant sa démolition en 2014.

Prochaine chronique le dimanche 18 février. Emile Guimet au Musée Guimet de Paris.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."