Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

NEUCHÂTEL/Zoran Music reçoit son hommage chez Ditesheim et Maffei

Crédits: Zoran Music, Galerie Ditesheim et Maffei, Neuchâtel

C'est une peinture tragique, qui fait un peu peur, sans qu'il y ait comme pour Goya le contre-poids des toiles joyeuses du début (1). François Ditesheim et Patrick Maffei, son associé depuis 2013, montrent une nouvelle fois Zoran Music (1909-2005) dans leur galerie de Neuchâtel. Une exposition importante pour un artiste qui ne l'est pas moins. Si les toiles et aquarelles occupent le rez-de-chaussée de ce bel espace de la vieille ville, un petit appartement au premier contient des dessins, les derniers datant de 2001. L'un des galeristes ou leur assistante vous y emmèneront volontiers. Ils vous laisseront tout le temps d'aborder de face cette création pour le moins méditative. 

Zoran Music est né à la frontière de la Slovénie et de l'Italie, région qui deviendra un champ de bataille pendant la guerre de 14. Il étudie son art aussi bien à Zagreb qu'à Vienne ou à Prague. L'homme a largement la trentaine quand il débarque pour la première fois à Venise. C'est au pire moment, 1943. Il s'y lie avec les Cadorin, une famille d'artistes qui vient de faire l'objet d'un hommage muséal groupé au Palazzo Fortuny. Lui appartient Ida, sa future compagne. C'est alors que le Slovène découvre les primitifs et les mosaïques byzantines, qui ressurgiront plus tard dans son œuvre. Les nazis l'arrêtent sous prétexte d'aide aux résistants et aux agents anglais. Il est torturé, puis on lui laisse le choix entre la collaboration ou le camp de concentration. Music opte pour la seconde solution. Ce sera Dachau, où il dira plus tard «avoir vécu sur une autre planète.»

"Nous ne sommes pas les derniers" 

A Dachau, Music dessine au péril de sa vie ce qu'il voit, afin de ne pas devenir fou. Des cadavres. Encore des cadavres. Il cache ses croquis, dont une soixantaine ont survécu. «J'en avais montré lors de la première exposition que j'avais consacré à Music en 1982», explique François Ditesheim. «Le Kunstmuseum de Bâle, où j'ai jadis travaillé, me les avait exceptionnellement prêtés.» Le galeriste était alors entré en contact depuis un an avec le peintre, à la célébrité pour le moins discrète. Il avait dû l'approcher. L'apprivoiser. Le convaincre. «J'ai eu des pièces de toutes ses périodes, des collines de Sienne aux petits chevaux.» En 1982, Music était cependant surtout connu pour «Nous ne sommes pas les derniers.» Une incroyable série de tableaux récents, d'une extrême économie de moyens, où la toile brute, de couleur beige, se voit laissée presque vierge. Quelques coups de pinceau indiquent un corps fantomatique à l'agonie, ou mort depuis peu. 

«Jusque là peu de gens savaient ce que Music avait vécu. Il était revenu à Venise. Il avait épousé Ida, qui me semblait aussi fantasque qu'il demeurait réservé et simple.» Le peintre avait donné ses chevaux ou ses vues toscanes puis, un peu pour plaire à son galeriste parisien, un art abstrait dans l'air du temps. Selon François Ditesheim, le refoulé ne l'était pourtant pas tant que ça. «Quand je regarde attentivement certains paysages, il me semble y voir des cadavres déguisé en éléments naturels.» Désormais, tout pouvait ressortir librement de sa mémoire. Une telle expérience, déclarait dans un entretien Music, «vous accompagne, vous restez parmi des cadavres pendant toute votre vie.»

Une carrrière souterrraine 

De telles créations doivent pouvoir être regardées en face. «Certains collectionneurs y arrivent. Regardez cette tête, particulièrement dure. Eh bien, en 1982 un couple d'amateurs a demandé à venir avant le vernissage. Il a tout de suite acheté la toile, avec laquelle il a vécu plusieurs décennies. Aujourd'hui elle me revient...» Durant ce temps, François Ditesheim a suivi l'artiste, qu'il a amené à Jan Krugier au moment où les deux galeristes se sont associés. «Je l'ai montré à Art/Basel, où j'allais alors. Nous l'avons eu à la Grand-Rue genevoise pendant notre collaboration en 1990, puis en 2001. Il y a enfin eu l'exposition de 2006 ici, alors que Zoran venait de mourir.» Le Neuchâtelois a aussi montré à l'occasion son épouse Ida Cadorin, en peinture Ida Barbarigo, qui travaillait un peu dans le même style. 

Un art aussi difficile ne séduit pas tout le monde, bien qu'il passione un critique et commissaire d'expositions aussi saturnien que Jean Clair. Music reste d'ailleurs peu présent dans les musées, même si le public l'a vu en Suisse au Jenisch de Vevey au temps de Bernard Blatter. Il ne tient pas non plus la vedette sur le marché de l'art, qui fête pourtant Francis Bacon. Ses œuvres passent rarement en vente publique. Elles provoquent les réticences des directeurs de foires contemporaines. «J'ai proposé il y a quelques années à la FIAC parisienne un stand Music. Mon offre a été refusée net.» Le cas ne demeure pas unique. «J'ai vécu depuis la même mésaventure avec Geneviève Asse. Là, je n'ai même pas obtenu de réponse personnelle. Juste une circulaire disant que mon offre n'était pas retenue.» Certains œuvres circulent ainsi par des voies détournées, avant de trouver leur place...

Un triptyque d'arbres 

Tout ne se révèle pourtant pas que mort et désolation chez l'Italien d'adoption. Il y a des vues de Venise, d'abord sous formes d'aquarelles presque joyeuses, puis d'huiles étranges et nébuleuses. La Galerie Ditesheim abrite même un énorme et somptueux triptyque, aux panneaux de largeur inégale, montrant des troncs d'arbre savamment tordus. On pense à Klimt, découvert par Music dans sa jeunesse. Il y a ici des touches de vert, une couleur aussi insolite chez lui que le rouge, couleur presque réservée à la rousseur des cheveux d'Ida. «C'était au départ trois toiles séparées. Krugier les a vues dans l'atelier. Il a tenu à les associer. Zoran était d'accord. Je ne m'en séparerai jamais séparément.»

(1) Cela dit, on ne voit pas de Music antérieur à 1946.

Pratique

«Hommage à Zoran Music», galerie Ditesheim et Maffei, 8, rue du Château, Neuchâtel, jusqu'au 18 juin. Tél. 032 724 57 00, site www.galerieditesheim.ch Ouvert du mardi au vendredi de 14h à 18h, samedi de 10h à 12h et de 14h à 17fh, dimanche de 15h à 18h.

Photo (Zoran Music/Galerie Ditesheim et Maffei, Neuchâtel): Un paysage désolé. François Ditesheim voit deux cadavres cachés dans les eaux.

Prochaine chronique le mardi 9 mai. Michelangelo et Sebastiano del Piombo à Rome. Histoire d'une amitié artistique qui a mal fini.

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