Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

NEUCHÂTEL/"Transitions" raconte l'histoire de la photographie locale

Crédits: Max Francis Chiffelle/Musée d'art et d'histoire, Neuchâtel

Sur le daguerréotype un peu fané, deux jeunes gens posent côte à côte. Nous sommes autour de 1844. L'un des deux deviendra plus tard l'éphémère empereur Frédéric III, mort d'un cancer aussitôt après son accès au trône. Conservée au Musée d'art et d'histoire de Neuchâtel, l'image (non reproduite dans le catalogue) est la plus ancienne apparemment conservée dans les collections du canton, qui se trouvait alors dans l'orbite de Berlin jusqu'en 1848. Elle ouvre logiquement l'exposition «Transitions» de l'institution. Elle entend raconter «la photographie dans le canton de Neuchâtel 1840-1970». 

Cette présentation à l'étage du beau bâtiment 1880, situé en front de lac, marque l'aboutissement d'un gros projet, facilité par des numérisations de ces dernières années. Les trois commissaires (Jean-Christophe Blaser, Christophe Brandt et Chantal Lafontant Vallotton) sont partis du demi million de clichés, conservés dans une vingtaine d'institutions. Ils ont été dépouillés par des étudiants en études muséales de l'université voisine. Vive les petites mains! Il y avait là toutes sortes d'archives, de celles des journaux aux fonds conservés en bibliothèque. C'était la totale, permise par un corpus encore maîtrisable. Imaginez la même chose avec Genève avec le MAH que nous avons et un Centre d'Iconographie genevoise abritant à lui seul quatre millions de photos...

Un choix de 380 images 

De tout cela, il fallait dégager la «substantifique moelle», comme aurait dit notre ami Rabelais. A côté du livre, auquel toute personne se piquant de connaître le sujet devait fournir sa copie de bon élève, il y aurait un accrochage ramené à environ 380 images, ce qui semble déjà beaucoup. Que faire? Du chronologique? Du thématique? Un «best of», comme on dit en bon français? Les trois options semblaient possible. Le trio en charge a opté pour une quatrième voie, le panachage des trois. D'où un manque de ligne certain. Pour faire grand public (alors qu'il y a fort peu de monde dans les salles...), les grandes lignes historiques se limitent à des banalités. Le choix par sujets amène surtout de mauvaises images, mais le visiteur a l'impression que peu a ici importé. Aucune différence n'est faite entre le bon tirage d'époque et la reproduction contemporain en format géant. 

Au milieu de choses anecdotiques, le public peut cependant découvrir accidentellement une pièce forte ou une personnalité sur laquelle il aimerait en savoir davantage. Il eut ainsi été bon d'en dire plus sur le studio Victor Attinger, capable de réussites dans tous les styles. C'était notamment le portraitiste chez qui la bourgeoisie se devait d'aller un fois par an. Ma mère, qui était du coin, y a ainsi régulièrement posé à la fin des années 1910 et au début de la décennie suivante. Bonnes lumières. Tirages soignés. Sourires un brin stéréotypés. Dans le genre famille, il y a aussi la réussite accidentelle, celle qui traverse le temps. Je pense ainsi, sur les murs du Musée d'art et d'histoire, au père en chapeau melon assis sur une balançoire avec son fils et sa fille par Otto Schelling. C'était à Fleurier en 1900. Ces gens ont encore l'air vivants.

La dynastie Schelling de Fleurier 

Une ou deux personnalités se profilent, sur des cimaises où l'ethnographie joue un grand rôle, vu la présence de l'actuel MEN. La plus marquée d'entre elles semble de Daniel Schelling. L'homme n'a pas eu de chance. Il est mort à 87 ans en 2017, pendant la préparation de l'exposition. Il ne s'agit pas d'un génie méconnu. N'empêche! Ce bon artisan, qui est le petit-fils d'Otto Schelling (et le fils de Jean-Auguste, dont le MAH propose par ailleurs un beau portrait d'artiste, avec une énorme cravate Lavallière) sait regarder l'industrie locale, tirer le maximum de son modèle, composer une insolite image nocturne. Sa grande boucherie, encore tardivement éclairée, de Fleurier prise en 1955 mériterait de rester dans les histoire de la photographie. Histoires suisses tout de même. 

Si le livre tient du devoir scolaire, si l'accrochage fait parfois Maison de quartier, il y a donc quelques pépites à draguer dans ce marécage photographique. Par rapport à la production habituelle, catastrophique hélas, du MAH neuchâtelois, c'est une pointe de qualité. Et puis, il y a le travail derrière. Le patrimoine. Une petite visite de soutien me paraît donc bienvenue.

Pratique

«Transitions, La photographie dans le canton de Neuchâtel, 1840-1970», Musée des beaux-arts, 1, esplanade Léopold-Robert, jusqu'au 15 octobre. Tél. 032 717 79 20, site www.mahn.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Gratuit le mercredi. Important catalogue publié par Alphil. Bien conçu. Mis en page avec un graphisme moderne. Plein de références. 272 pages.

Photo (Musée d'art et d'hsitoire, Neuchâtel): La route des Falaises au début des années 1950 par Max Francis Chiffelle.

Prochaine chronique le vendredi 25 août. Le Musée Hycinthe-Rigaud rouve avec une exposition Picasso.

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