Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Neil MacGregor raconte "Une histoire du monde en 100 objets" du British Museum

L'ancien directeur de l'institution a choisi des pièces spectaculaire ou humbles venant du monde entier et couvrant deux millions d'années. Issu d'émissions de radio de 2010, le livre n'a eu de version française qu'en 2018. A lire en dépit de ses 872 pages!

Neil MacGregor au British Museum, qu'il a dirigé de 2002 é 2015.

Crédits: AP

C'est gros. Très gros même. Le livre compte 862 pages, écrites en tout petit. Il m'a même fallu baisser la tête pour déchiffrer les citations, imprimées un corps graphique en dessous. Une seule consolation. L'ouvrage n'étant pas imprimé sur papier glacé en dépit de ses illustrations, il demeure léger. Curieuse balance! Ce qu'«Une histoire du monde en 100 objets» nous raconte apparaît lourd de sens. Et cela même s'il s'agit de textes faciles à lire.

Derrière cet imposant volume à couverture brique se cachent un homme et une institution. Le musée, c'est le British Museum, fondé en 1753. L'une des plus importantes collections mondiales. L'une des plus encombrées aussi. Ses avoirs universels comportent sept millions de numéros. Autant dire qu'il a fallu beaucoup trier pour aboutir à une centaine d'artefacts couvrant deux millions d'années tout en reflétant la Planète entière. Il devait y avoir là quelques œuvres phares du British, bien sûr, mais aussi des lumignons. Des objets humbles qui parlent aux gens. Une pièce de monnaie, même pas en or, à l'effigie d'Edward VII défigurée par les suffragettes. Une tuile coréenne du VIIIe siècle. Et pour finir une carte de crédit émise par les Emirats arabes réunis en 2009. Il faut de tout pour faire un monde, disait déjà ma grand'mère.

Un avocat devenu conservateur de musée

L'homme qui nous raconte tout ça, c'est Neil MacGregor, 72 ans. Aujourd'hui au Humboldt Forum de Berlin, l'Ecossais connaît bien l'histoire de l'art. Anthony Blunt considérait cet ancien avocat comme son plus brillant élève, alors qu'il était venu au départ suivre un simple cours d'été. Le maître l'a persuadé de bifurquer, ce qui en fait un enseignant, puis le directeur du vénérable «Burlington Magazine» et enfin en 1987 celui de la National Gallery londonienne. Une pinacothèque qu'il a rajeunie et dynamisée. MacGregor sait également de quoi il parle avec le British Museum. Il l'a coiffé de 2002 à 2015. Sa réussite s'est sans doute révélée ici moins éclatante, sauf sur le plan financier, même si l'histoire et le goût des Lumières se voient présenté d'une manière éblouissante dans l'ancienne bibliothèque donnée par George III. Certains lieux restent aussi ingouvernables que la France depuis la fin du XVIIIe siècle. Trop contradictoires.

MacGregor n'est pas seulement un rat de musée, comme le prouve le livre actuel. Il s'agit d'un communicateur. Bilingue, en plus. Si Pascale Haas a traduit «Une histoire du monde en 100 objets», Neil a fait ses études de philosophie à la Sorbonne... en 1968. L'homme a depuis beaucoup travaillé pour la TV. Une tradition britannique impensable en France (vous imaginez Jean-Luc Martinez, directeur du Louvre, faisant le guignol sur Canal Plus, vous?). D'une certaine manière, la trajectoire de MacGregor a ainsi rejoint celle de Kenneth Clark, à qui la Tate Britain a récemment dédié une exposition dont je vous ai parlé. Clark a géré la National Gallery de 1934 à 1945. Il y a publié des livres, dont le premier jamais conçu avec des détails de tableaux en 1939. Il a ensuite animé la TV avec des émissions aux incroyables taux d'écoute, comme «Is Art Necessary?» (1958-59) et surtout «Civilization» (1966-1969). Une série qui n'a pas pris une ride. J'en ai revu des bouts.

Comprendre sans voir

MacGregor a donc donné plusieurs choses pour la télévision depuis 1995. La difficulté du projet «Une petite histoire du monde» tenait au fait qu'il émanait cette fois de Radio 4. L'idée de Mark Damazer, en 2010, était que les objets se verraient évoqués sans que les auditeurs puissent jamais les voir. Un pari fou, récompensé par un taux d'écoute tout aussi dingue. Neil a réussi à suggérer et à expliquer autour d'un vide. Je pense ici à la sculpture de Giacometti «L'objet invisible» de 1933, où une femme tient dans ses mains une chose que le spectateur doit deviner. Autant dire que l'orateur était resté le plus simple possible (une qualité très anglo-saxonne) en développant un nouveau thème à chaque fois. Il s'appuyait sur l’œuvre évoquée pour évoquer un problème d'histoire ou de société. Le ton s'est vu donné dès le hachoir tanzanien d'Olduvai, vieux de deux millions d'années. C'était l'occasion de rappeler nos lointaines origines africaines, alors qu'un habitant sur quinze de Londres en possède aujourd'hui de nettement plus récentes.

Tout se révèle dans la même veine dans le livre actuel. Un sarcophage nous dit qu'on doit montrer des momies en dépit du politiquement correct (Le Caire le fait bien). Une tablette sumérienne écrite en cunéiforme rappelle que le musée en détient 130 000. Une immense bibliothèque. Elle permet aussi de raconter par la suite une histoire qui accroche, Une chose que l'on fait toujours bien de l'autre côté de la Manche. C'est celle d'un autre texte tracé sur un cylindre de terre à Ninive, vers 650 av. J.-C. Il y a cent quarante ans, George Smith, apprenti-typographe à Bloomsbury, passait comme bien d'autres régulièrement au BM. Le cunéiforme le fascinait. Il s'y est mis, avec des dons qui se sont révélés exceptionnels. Devenu son spécialiste, il a traduit. Un jour, il a eu un choc. Il était tombé sur un récit connu. Il s'agissait du Déluge, raconté quatre cents avant la Bible. Sans contradictions. Il y avait aussi une Arche. Smith s'est mis à danser de joie et s'est déshabillé. Un acte venu du cerveau reptilien, sans doute. Ce strip-tease incongru n'a pas empêché le premier ministre Gladstone de venir l'écouter ensuite.

Anecdotes significatives

Ce genre de récits, il y en a des quantités dans le livre. Vous y verrez (d'autant mieux que le livre comporte contrairement à la radio les images) un agriculteur nommé Eric Lawes trouver en 1992 un trésor romain en Grande-Bretagne. Son marteau était tombé dans un trou. Contrairement à ce qui s'était passé avec la cape celtique en or anglaise cent ans plus tôt, dépecée par ses inventeurs et aujourd'hui encore incomplète (1), il a téléphoné aux archéologues. Le tout s'est retrouvé au BM, marteau compris, Lawes ayant cédé sa part (2). Mais il n'y a pas là que de l'anecdote! Chaque histoire doit dégager une philosophie, voire une morale, de l'art et de l'histoire.

Quelles sont-elles, au juste? D'abord, McGregor reste un fervent du musée gratuit, et donc éducatif. Il a refusé pour cela en 2008 la tête du Metropolitan Museum de New York, dont la politique payante le choquait. Il croit ensuite au musée-monde, aujourd'hui si contesté par les nationalismes, les communautarismes, les régionalismes et les particularismes. Un de ses nombreux hôtes, puisque chaque intervention de MacGregor se voit ponctuée de plusieurs propos extérieurs (un cuisinier mexicain pour un dieu du maïs du Honduras, par exemple!), est ainsi Egyptienne. Cette scientifique pense qu'on devrait plutôt voir ce qui unit les hommes que ce qui les divise. C'est pourquoi McGregor a refusé de restituer les frises du Parthénon. On verra se qui se passera avec la grande sculpture aujourd'hui réclamée à son successeur par les habitants de l'Ile de Pâques, peu nombreux et bien isolés. 

Un patrimoine commun

Il y a à ces refus de restitution une justification. Montrer ensemble les cultures souligne pour MacGregor leurs qualités équivalentes comme la diversité de leurs apports à notre patrimoine commun. L'Unesco, quoi! Une idée déjà émise par Sir Stamford Raffles vers 1800. Ce grand voyageur avait donné au BM des objets javanais pour «convaincre les Européens que les habitants de l'île possédaient une culture pouvant fièrement prendre place à côté des grandes civilisations de la Méditerranée.» Des objets ambassadeurs, en quelque sorte. Il doit donc y avoir au BM le monde entier, même si l'immense majorité des artefacts se trouve en caves et si tout n'apparaît hélas pas bien exposé. Une culture limitée à son territoire actuel ne possède pas, ou plus, de rayonnement. C'est (mais là c'est moi qui parle) ce qui se passe de nos jours avec l'art précolombien, vu les revendications et les susceptibilités sud-américaines. Il y a cependant des pièces péruviennes ou mexicaines dans le livre. J'en ai cité une, le dieu du maïs. Le repli de certains pays ne doit pas mener à leur ostracisme.

Voilà. J'ai été un peu long. Moins que le livre, tout de même. Si vous ne devez en acheter sur l'art et l'histoire qu'un seul par année, prenez celui-là. C'est à la fois savant, drôle et respectueux du lecteur, qui ne se voit jamais pris de haut. En plus, cet énorme bouquin n'est pas cher!

(1) La cape de chef était faire pour un adolescent. L'occasion pour MacGregor de rappeler que l'espérance moyenne de vie des Celtes était de 25 ans. On entrait donc chez eux très tôt dans la vraie vie.
(2) Les découvreurs de trésors sont copropriétaires au Royaume-Uni.

Pratique

«Une histoire du monde en 100 objets», de Neil MacGregor, traduit par Pascale Haas. L'ouvrage date de 2010, il n'a pas été mis à jour, mais il a paru seulement en 2018 chez Les belles Lettres. 862 pages. 23 euros 90. Environ 40 francs en Suisse.






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