Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Nathalie Léger raconte la Castiglione, aventurière, comtesse et photographe

Dans "L'exposition", la Française donne une version très universitaire de la vie d'un personnage extravagant. La femme imagina entre autres 450 autoportraits posés.

L'une des icônes du 8e art français. La Castiglione vers 1865.

Crédits: Pierre-Louis Pierson, DR.

C’est l’une des images les plus connues de la photographie française. A part «Le baiser de l’Hôtel de Ville» de Robert Doisneau ou «Le Violon d’Ingres» de Man Ray (naturalisons ici cet Américain en exil), je ne vois rien de plus célèbre. Pour Robert Cartier-Bresson, l’attention se disperse en effet sur quantité de clichés des années 1930, tous pris sur le vif. L’auteur du portrait dont je vous parle ne porte pourtant aucun nom fameux. Qui est Pierre-Louis Pierson (1822-1913)? Il faut dire que l’homme a servi d’exécutant. Le modèle se mettant lui-même en scène est Virginia Oldoïni, comtesse de Castiglione. Cette aventurière titrée a ici pris la pose entre 1863 et 1866. L’Italienne a imaginé de nous montrer un seul de ses yeux, cerné par un petit cadre ovale noir. Elle en est ainsi devenue pour nous le symbole du 8e art. Toute photo se limite par définition à un fragment choisi de la réalité.

De nombreux biographes se sont penchées sur la femme, qui fut l’éphémère maîtresse de ce cavaleur de Napoléon III en 1856-1857. Virginia avait alors 20 ans. «La plus belle femme du siècle» n’était pas arrivée innocemment dans le lit impérial. Elle s’était vue chargée par Camilo Cavour, un lointain cousin devenu premier ministre piémontais, de convertir sur l’oreiller le souverain à la cause unitaire italienne. La guerre contre l’Autriche éclata en effet trois ans plus tard. Folle de son corps, la Castiglione était vite devenue insupportable à tous. Son déclin commença très vite. Alors qu’elle descendait dans la pauvreté, puis l’oubli, elle va ainsi imaginer des centaines d’images (environ 450) réalisées par Pierson jusque vers 1895. Scintillante, puis décatie, la comtesse y tiendra toutes sortes de rôles, en plus du sien. Un peu comme Cindy Sherman aujourd’hui. Tout finira à l’encan, après sa mort en 1899 dans un appartement miteux de la rue Cambon (où ne se trouvait pas encore la maison Chanel).

Entre biographie et autofiction 

C’est là que commence sa seconde histoire, racontée par Nathalie Léger dans «L’exposition», un livre de 2008 que P.O.L. réédite aujourd’hui sous forme de Poche avec la date de 2020. Y a-t-il eu remaniement depuis? L’histoire ne le dit pas. Le lecteur ne connaîtra pas davantage la forme donnée au récit. Il oscille entre biographie, essai et autofiction. La mère de Nathalie intervient donc par moments dans le texte, qui fait par ailleurs intervenir beaucoup de beaux noms, de papa Roland Barthes à maman Marguerite Duras. L’habituel catalogue des parrainages et des citations. Il faut dire que nous sommes chez P.O.L., et non pas chez un fabricant de best-sellers historiques comme Perrin ou Fayard. Un peu d’intellectualité ne fait pas de mal. Les universitaires (Nathalie Léger est la directrice générale de l’Institut de la mémoire de l’édition contemporaine) aiment bien parler aux universitaires. Le goût de l’entre soi.

Robert de Montesquiou, dont la vie s'est aussi voulue une oeuvre d'art. Photo DR.

«L’exposition» raconte ainsi la fascination de Robert de Montesquiou, aristocrate, poète et esthète, pour la comtesse. C’est lui qui va acheter les photos à la vente de 1901. Il écrira beaucoup sur la Castiglione. Nathalie Léger ne parle en revanche pas de Christian Bérard, le plus grand décorateur de théâtre que la France ait connu. Peintre au départ, il possédera par la suite le grand album, qu’il complétera de ses dessins. Celui-ci passera enfin entre les mains de Richard Avedon, que la Castiglione fascinait comme créatrice. Après la mort du photographe américain en 2004, Orsay rachètera la chose. Logique! Le musée avait déjà organisé en1999 une grande exposition («La Castiglione par elle-même») sur le sujet. Figuraient aussi là, parmi les "vintage" des tirages récents, bien plus subtils, réalisés à partir des négatifs originaux. La France a payé l’album 450 000 euros. La comtesse eut été ravie.

Pratique, le livre et le film

"L’exposition", de Nathalie Léger, P.O.L. Formatpoche, 154 pages. Si vous voulez quelque chose de plus amusant qui vous meublera une soirée, j’ai trouvé une copie complète et correcte (mais sans plus), en version italienne, de «La contessa di Castiglione» de Georges Combret de1954 avec Paul Meurisse, Rossano Brazzi et Georges Marchal. La plus belle femme du XIXe siècle y est incarnée par la luxuriante Hollywoodienne Yvonne de Carlo, ce qui mérite toutes les indulgences pur le reste. Il existe une autre version sur le Net, toujours en italien, mais en noir et blanc et non en Eastmancolor.

Photo publicitaire du film de 1954. Photo DR.

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