Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Nathalie Herschdorfer publie "Corps". Un livre de photos prises depuis 1994

Il y a vingt-cinq ans, William Ewing proposait son ouvrage sur le sujet. Il allait des origines du 8e art à l'actualité d'alors. L'historienne prolonge le sujet avec un énorme pavé sur notre époque.

La couverture du livre. Une photo de Koto Boloto.

Crédits: Fonds Mercator

En 1994, William Ewing, que l'on a connu à la tête de l'Elysée à Lausanne, publiait son livre sur le corps. Il s'agissait là d'un ouvrage traversant l'histoire de la photographie depuis ses origines en 1840. Le nu a été très présent dans la production du XIXe siècle, en principe pour servir de modèles aux peintres et aux sculpteurs. En réalité à l'intention d'amateurs de croustillant. Le Canadien montrait aussi, comme le rappelle aujourd'hui Nathalie Herschdorfer, «son succès chez les artistes pictorialistes, modernistes et surréalistes.» Nous sommes là dans ce qui est devenu le 8e art.

Le temps a passé. Un quart de siècle, exactement. Il était temps pour l'historienne de reprendre le flambeau. Il s'est passé bien des choses depuis la publication d'Ewing. Une, si ce n'est pas deux générations de photographes sont apparue(s). Les mentalités ont changé. Le corps ne se voit plus montré de la même façon. «Dans notre monde d'images, le corps-objet a pris le dessus sur le corps-sujet, qui ne cesse d'échapper à notre emprise.» Pour Nathalie, le selfie omniprésent constitue «à la fois l'indice et la preuve de cette mutation.» Il y a d'un côté le regard des autres, qui nous juge même s'il promet de ne plus le faire. Et de l'autre notre propre verdict, puisque nous nous mettons désormais tous en scène. L'autoportrait ne reste plus réservé aux seuls créateurs.

Différentes rubriques

Afin de le montrer, le livre restant essentiellement composé d'images reproduites sur papier glacé, l'actuelle directrice du Musée des beaux-arts du Locle a créé des rubriques. Il y a ainsi des catégories dans lesquelles les œuvres proposées se coulent plus ou moins bien. Les créations de 175 photographes de «différents horizons, pays et générations» passent ainsi du physique à l'alter ego, puis aux constructions et mutations. Ces dernières forment sans doute l'apport le plus neuf depuis 1994. «Au XXIe siècle, l’avènement d'un corps augmenté, pour ne pas dire incorporel, semble plus réel que jamais.» Même s'il s'agit encore d'un fantasme. Il nous suffit de voir les gens vieillir, souvent mal, autour de nous.

Nathalie Herschdorfer. Photo RTS

A ces premiers chapitres, Nathalie Herschdorfer ajoute la célébration, puis la chair. Cette dernière n'est pas «faible» que pour les moralistes. Nous demeurons donc «exposés à la fatigue, à la souffrance et à la maladie.» Plus à la mort bien sûr. Inéluctable. Mais cet ordre naturel engendre aujourd'hui des angoisses, et donc des refus. «Nous nous sentons en décalage avec la chair et ses imperfections, tant nous sommes habitués aux images retouchées.» Il s'agit pourtant là d'un terrain miné sur lequel s'aventure volontiers nombre de photographe actuels, de Manabu Yamanaka à Sally Mann en passant par Andres Serrano. Est-ce pour nous rassurer? L'ouvrage se termine sur le mot «amour». Je me suis parfois demandé pourquoi c'étaient ces photos-là, et non pas d'autres, qui se retrouvaient là.

Lourd et encombrant

L'album, qui reproduit sur sa couverture jaune soleil un nu de dos tout ce qu'il y a de plus classique, se veut somptueux. Il se révèle surtout lourd et encombrant, la version anglaise étant éditée par Thames & Hudson, la française par le Fonds Mercator. Il faut vouloir porter ce pavé de plusieurs kilos, uniquement consultable sur la moquette ou sur une table. C'est ce que les Anglo-saxons nomment un «coffee table book», fait pour impressionner les visiteurs. Je me demande si ce format était adapté au sujet et à l'auteur. Bien qu'historienne (on l'a déjà connue à l'Elysée), Nathalie Herschdorfer demeure avant tout une dame du contemporain. Le choix pratiqué se veut moderne. Parfois décalé, même si on ne sait plus trop par rapport à quoi. Souvent audacieux. Il n'y a pas ici la volonté de plaire à tout pris. Alors pourquoi le moule traditionnel, pour ne pas dire suranné, du «beau livre»?

Danse... Photo Henry Leutwyler. Le type d'images suscitant un refus de voir.

Les textes restent donc courts. Ils sont de Nathalie, à part une décoction scientifique de David Sander qui m'est passée un peu au-dessus de ma tête. Pour le reste, je ne me suis pas vraiment senti dans mon élément. C'est très simple. Il n'existe pas qu'une vision sociale, esthétique, «genrée» ou sociale de la photographie. Je crains que la mienne reste tout simplement générationnelle. J'ai comme d'autres gens de mon âge de la peine avec certains nouveaux courants du 8e art, dont je ne vois bien l'intérêt. Il y a beaucoup d'images que je trouve du coup quelconques. Mais, après tout, le goût demeure fonction de choix, et donc de rejets.

Pratique

«Corps», de Nathalie Herschdorfer, Fonds Mercator, 432 pages.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."