Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Nathalie Chaix reprend le Jenisch de Vevey. Les enjeux d'une nomination attendue

La directrice vient du Musée d'art et d'histoire de Genève. Elle a ensuite passé par la Maison Tavel et la Ville de Carouge. Elle entrera en fonction le 1er avril dans une ville en plein marasme politique.

Nathalie Chaix. Elle aura une équipe à reconstituer après de nombreux départs.

Crédits: DR

Le verdict est tombé il y a quelques jours. Nathalie Chaix sera la prochaine directrice du Musée Jenisch de Vevey. Un petit entretien, fait par téléphone, a paru peu après dans la presse vaudoise et genevoise. Le public a ainsi appris que l'actuelle responsable du Musée de Carouge entrera en fonction le 1er avril, ce qui possède un petit côté facétieux. La chose masquera peut-être le côté sombre de cette élection. La Ville de Vevey se porte mal, et son principal musée peut sembler exsangue. Mais là, c'est moi qui extrapole. Pour l'instant, il s'agit de donner la parole à celle qui succédera, avec un net décalage horaire (plus d'un an!), à Julie Enckell Julliard.

Pourquoi avoir postulé pour le Jenisch, Nathalie Chaix, alors qu'on vous voyait plutôt briguant les Musées d'art et d'histoire genevois (MAH)?
Mettons les choses au clair. Je n'étais et je ne suis pas candidate pour les MAH. Si j'ai postulé pour Vevey, c'est à cause de la ville, que j'aime beaucoup. J'apprécie sa dimension humaine. Tout y semble plus accessible. Et puis il y a l'endroit! Le bâtiment est magnifique. Il se faisait en plus que l'offre d'emploi s'adressait clairement à une personne aimant les œuvres sur papier, la spécialité du Jenisch. Ce domaine m'intéresse beaucoup. Le dessin ou la gravure assure avec les œuvres un rapport plus intime.

Vous arrivez au pire moment. Le Municipal n'existe presque plus. Il y a depuis la fin de l'année dernière deux élus de plus sous enquête pénale. La responsable culturelle Marie Neumann, entrée en fonction au printemps, a démissionné dès l'automne...
Je connaissais ces troubles. D'où des hésitations possibles. Mais j'ai très vite présenté ma candidature.

Comment s'est opérée la sélection?
En plusieurs épisodes. Il y a d'abord eu un entretien avec cinq personnes, dont Michel Agnant qui restait alors le municipal en charge de la culture. Est ensuite venue en octobre à Lausanne une journée complète d'«assesment» organisée par une boîte externe. Elle tenait du jeu de rôles. On vous présentait des cas. Il fallait réagir face à des acteurs jouant le rôle de mes interlocuteurs dans un musée. Que ferais-je si... Ou si... Je devais notamment prouver que je savais gérer un conflit. Soyons justes. On m'a aussi demandé un projet scientifique de musée.

C'est à dire...
Il fallait indiquer ce que je comptais apporter en matière de recherche, de programmation, de politique d'acquisition ou de quête de nouveaux publics. Je devais aussi indiquer comment je voyais les rapports du Jenisch avec un festival comme Vevey Images ou le nouveau Musée cantonal des beaux-arts qui doit s'ouvrir en 2019 dans le cadre de Plateforme10, à côté de la gare de Lausanne. Tous les sujets ont défilé, avec un côté forcément abstrait. Nous n'étions pas dans la réalité concrète. Mon cheminement s'est terminé par un nouvel entretien avec sept personnes, dont Nicole Minder qui s'occupe de la culture pour l'Etat de Vaud. Une personne très concernée dans la mesure où elle gérait il y a bien des années du Cabinet cantonal des estampes, conservé au Musée Jenisch.

Comment avez-vous appris que vous étiez choisie?
J'ai été prévenue que j'étais la lauréate. Contre qui? Je ne sais pas. Il me fallait cependant attendre la validation de mon engagement. C'était avant la suspension des deux magistrats, dont Michel Agnant.

Quel est au fait votre parcours?
J'ai fait en France un troisième cycle en management culturel. Je sais Monsieur Dumont que vous n'aimez pas ces mots-là. Il y avait de la sociologie. De la communication. De l'évaluation d'expositions, c'est à dire la manière dont les visiteurs les percevaient. Je suis ensuite arrivée à Genève. J'ai commencé par assister Danielle Buyssens au MAH. C'était pour le Rodolphe Töpffer du Musée Rath. J'ai terminé à l'Université une licence d'histoire de l'art avec Pierre Vaisse. Mon mémoire portait sur le peintre genevois Barthélémy Menn. J'ai ensuite travaillé sur plusieurs projets avec Florian Rodari, que je vais retrouver au Jenisch dans le cadre du Cabinet des Estampes.

Et après?
Toujours au Musée d'art et d'histoire, j'ai fait de la promotion culturelle. Est venue l'affaire de l'audit de 2008, qui a amené le renvoi du directeur Cäsar Menz. Cela a été un coup dur pour moi. J'ai néanmoins continué alors que renaissait un certain optimisme avec le projet Nouvel ressorti des tiroirs. J'ai dirigé le projet éditorial devant marquer le centenaire du bâtiment de la rue Charles-Galland en 2010. Les choses se sont ensuite compliquées. Il s'ouvrait le poste de conservateur à la Maison Tavel. Je trouvais stimulant de tenter de transformer cette institution dédiée à l'histoire genevoise. J'ai réussi à élaborer, avec quantité de spécialistes allant de l'historien du droit pénal Michel Porret à l'historien de l'art Frédéric Elsig, un véritable projet. Rien ne s'est concrétisé. On en reste d'ailleurs au même point en 2019. Il y a en effet eu un changement politique en Ville de Genève. Le processus s'est retrouvé bloqué. Une place se faisait jour à Carouge. Je me suis dit que tout irait peut-être mieux de l'autre côté de l'Arve. Ma candidature a été retenue. J'ai donc passé là plusieurs années. Vous savez à peu près tout.

Quand un responsable entre aujourd'hui en fonction dans un musée, comme vous allez le faire à Vevey, son personnel se demande de nos jours s'il s'agit d'un tenant du tout-contemporain ou d'un classique.
Je me sens plutôt classique. Je ne compte en tout cas pas foncer dans une seule direction. Je ne dois pas oublier que je travaille avec une équipe. C'est avec elle que je dois discuter des orientations. Pour le moment, le programme est plein jusqu'au début 2020. Il y aura la collection de Pierre Keller. Une présentation coïncidant avec le bicentenaire de la naissance de Courbet, mort tout près de Vevey en 1877, est prévue. Nous montrerons Gérard de Palézieux, qui est à la fois un beau graveur et l'un de nos donateurs. J'attends beaucoup de «Rien que pour vos Yeux II», tourné vers la gravure. Pour la suite, je verrai comment nous pouvons travailler ensemble avec mes collaborateurs.

Justement. Cette équipe s'est réduite comme peau de chagrin. Il n'y a plus personne pour les estampes depuis le départ à Lausanne de Laurence Schmidlin. Stéphanie Serra, qui s'occupait du contemporain, vient de donner sa démission. Même l'équipe technique est touchée avec le départ de Michel Capt.
Il me faudra trouver deux conservateurs. Ou conservatrices, ce qui va de soi. Je ne suis pas pour le langage inclusif. Les Estampes supposeront un choix en accord avec le Canton, puisque c’est un cabinet cantonal, et avec les principales fondations déposantes. Il faudra un bon technicien. Et une personne pour la médiation, la titulaire étant partie pour Sion. Il y aura du travail.

Et de l'argent?
Là je ne peux rien dire. Le budget se verra voté dans quelques semaines. Pour ce qui est de Nestlé, la firme, qui donnait pour des acquisitions entrant dans le fonds de la firme entre 60 000 et 65 000 francs par an, s'est retirée l'an dernier pour cinq ans.

Du positif, tout de même, à part le musée lui-même?
Beaucoup de publications ont été réalisées du temps de Bernard Blatter, de Dominique Radrizzani ou de Julie Enckell Julliard. Il y a des collections importantes, surtout dans le domaine graphique. Je suis par ailleurs consciente des difficultés. Il y a toujours des risques. Je suis prête à les assumer.

Combien d'année pensez-vous rester?
C'est une question que m'a posée le jury. J'ai 46 ans. Je compte donner de mon temps, d'autant plus que je serai là à 100 pour-cent. Mais je ne peux pas présumer de l'avenir.

On vous a demandé lors de l'«assesment» si vous savez gérer les conflits. Le pouvez-vous?
Je tiens beaucoup aux échanges. J'aime bien discuter. Etre contredite ne m'effraie pas. Je n'ai pas peur de me faire bousculer. Je suis persuadée que l'on peut travailler en collaboration, tout en ayant des idées et de options différentes.

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