Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Natalia Semenova raconte dans un livre "Les frères Morozov", amateurs et mécènes

La Fondation Vuitton aurait dû abriter en 2021 la collection formée par l'industriel textile Ivan Morozov vers 1900. Il y avait aussi Mikhail et Arseni.

Le célèbre portrait d'Ivan Morozov par Valentin Sérov, réalisé en 1910.

Crédits: DR.

Anton Tchekhov nous avait fourni «Les trois sœurs». Historienne russe de l’art, Natalia Semenova nous offre, comme en symétrie, trois frères d’un coup. Michèle Kahn vient en effet de traduire son gros ouvrage sur les Morozov. Il aurait dû en temps normal accompagner une exposition de super-luxe (après tout, nous sommes chez LVMH!) à la Fondation Vuitton de Paris. Celle-ci comptait bien rééditer son succès de la Collection Chtchoukine en 2017. Vous pensez! Plus d’un million de visiteurs dans le machin en verre de Frank Gehry au Bois de Boulogne! Voilà bien la meilleure dépense possible en matière de communication. Le fric au service de l’art.

Pas de Morozov sans doute cette année, en dépit d’un contrat signé avec les Russes dès 2017. Ce n’est pas le moment. Les tableaux impressionnistes et post-impressionnistes ne semblent pas près de quitter leurs cimaises de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg et du Musée Pouchkine de Moscou. Pour la partie tsariste de la collection, aucun problème en revanche. La fondation parisienne n’envisageait pour son précieux siège ni Sérov, ni Korovine. Ils pouvaient rester là où ils se trouvent depuis le début du XXe siècle. Ivan Morozov doit demeurer pour les Français un des rares clairvoyants ayant compris les avant-gardes occidentales avant tout le monde.

Une famille d'anciens serfs

Tout commence dans le livre par un gigantesque «flash-back». Natalia Semenova remonte aux origines de la famille, ô combien modestes. Les Morozov sont d’anciens serfs. Autrement dit des biens meubles, que l’on vend et achète en même temps qu’un bien foncier. Curieusement, la Russie actuelle parle peu de cette forme d’esclavage, Nous ne sommes pas aux Etats-Unis. Le serf, c’est ici l’arrière-grand-père. Son fils émancipé fera fortune, libérera les siens et ce sera le début d’une épopée textile. Dans une nation sclérosée, l’argent va dès 1840 aux nouveaux-riches, alors que la noblesse se ruine. Il y aura donc ensuite le père, grand entrepreneur. Et la mère, passionnée par les détresses sociales. Cette exaltée s’occupe de tout le monde, sauf de ses enfants. Ils finiront par la détester. L’âme slave, comme on l’imagine sous nos latitudes.

Le château mauresque (en réalité inspiré par l'architecture portugaise des années 1500) d'Arseni Morozov à Moscou. Photo DR.

Après bien des pages, le lecteur arrive enfin au trio formé par Mikhail, Ivan et Arseni. Colosse excessif, théâtral, joueur et dépensier, Mikhail est un flambeur qui mourra à 33 ans. Il devient le premier acheteur d’une peinture française alors décriée. Arseni joue les matamores et les dandies dans le palais mauresque qu’il s’est fait construire à Moscou (et qui a miraculeusement survécu). Lui non plus ne deviendra pas vieux. Déclarant supporter n’importe quel douleur, il se tirera au propre une balle dans le pied lors d’une fête et succombera à une infection. Restera Ivan, le raisonnable. Le travailleur. Le solide. Celui qui fait prospérer des filatures toujours plus énormes, avec des milliers d’ouvriers. Cet effacé constitue en fait la vedette du livre. Ce réel passionné d’art va réunir la plus grande collection moderne de son temps avec son rival Serge Chtchoukine.

Vacances studieuses à Paris

Avec Ivan, peu de coups de cœur. Peu d’élans. Il réfléchit avant de dépenser. Ses visites de galeries parisiennes constituent ses vacances. Les seules, ou presque. Contrairement à Chtchoukine, il ne caresse pas l’idée d’un musée privé. Ses Renoir, ses Cézanne, ses Van Gogh, ses Gauguin ou le grand décor qu’il va commander à Maurice Denis (il y en aura un autre de Bonnard) sont destinés à sa seule dilection. Pas de famille apparemment. En fait une maîtresse, ancienne chanteuse, qu’il finira par épouser. La mésalliance. Leur fille, née avant le mariage, demeurera toujours dans l’ombre. Les Morozov ne sont pourtant pas des mondains. L’industrie familiale passe avant tout. Elle tourne à plein régime, le début de la guerre de 1914 multipliant encore les commandes.

Puis ce sont les grèves. Les deux révolutions de 1917. Morozov réussit à quitter l’URSS naissante avec les siens. Il avait eu la prudence d’envoyer de l’argent à l’étranger. Une petite vie un peu triste l’attend lorsqu’il meurt subitement à Karlsbad en 1920. Natalia Semenova (qui est aussi la biographe de Chtchoukine) s’attache dès lors à ses héritiers, complètement spoliés même si la Russie préfère encore aujourd'hui parler de «nationalisations». Les tableaux resteront donc à Moscou et dans la ville s’appelant désormais Leningrad. Longtemps en caves. Pour Staline, il existe aussi un art dégénéré. La remontée ne commencera que dans les années 1960, en gommant évidemment le nom de Morozov. Un patronyme qui finira par réapparaître, devenant même un motif de fierté. L’histoire avance en zigzags comme une ivrogne. Vodka, probablement…

Problèmes d'écriture

L’ouvrage comprend un nombre énorme de témoignages et de renseignements. L’auteure est allée aussi loin que possible dans les recherches. Le lecteur sent la masse de travail. Le problème, c’est que l’ouvrage, très charnu, manque un peu de colonne vertébrale. Ou, pour se montrer plus précis, que cette ossature se distingue mal à force de gras. Le lecteur s’y perd parfois un peu, surtout avec les noms. C’est un peu comme pour Tolstoï avec les gens allant et venant dans «Guerre et paix». Moralité, le livre reste peu attrayant, en dépit de ses réels mérite. Cela commençait comme une épopée textile. A la fin, le public en arrive au livre de comptes. D’où une sorte d’insatisfaction. Quand on écrit, il faut savoir raconter.

Pratique

«Les frères Morozov, Collectionneurs et mécènes», de Natalia Semenova, traduit par Michèle Kahn, aux Editions Solin-Actes Sud, 315 pages.

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