Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

NANTES/Le Musée d'arts révèle le caravagesque français Nicolas Régnier

Crédits: DR

Les caravagesques sont à la mode. Alors que le maître fait l'objet de sa nième exposition au Palazzo Reale de Milan («Dentro Caravaggio», jusqu'au 21 janvier 2018), ses épigones se retrouvent l'un après l'autre à l'honneur. Au tir groupé, brillamment réussi par la National Gallery de Londres à la fin 2016, a succédé au Louvre la rétrospective Valentin de Boulogne. Un pataquès. Pour y accéder, les visiteurs devaient avoir le billet également valable pour Vermeer, avec ce que cela supposait de files d'attente. Aujourd'hui, un autre Français de Rome se retrouve à l'honneur. Du moins si l'on tient compte de la géographie actuelle. Quand Nicolas Régnier naît à Maubeuge vers 1588, la ville fait  partie des Pays-Bas espagnols.

Régnier appartient donc aux caravagesques du Nord. Ils se révèlent assez nombreux au début du XVIIe siècle, alors que Rome est redevenue la capitale artistique européenne. Enclave catholique en terre néerlandaise, Utrecht a délégué dans la ville des papes Gerrit Van Honthorst ou Dirk van Baburen. Si Georges de La Tour ne semble avoir quitté sa Lorraine natale (1) que pour Paris, Mathias Stomer (sur qui on le sait presque rien) avait sans doute accompli le voyage depuis La Haye. Trophime Bigot était arrivé d'Arles. Louis Finson de Bruges. Simon et Aubin Vouet de Paris. Pas étonnant donc que Régnier, à qui le Musée d'arts de Nantes dédie son exposition de réouverture, ait été aimanté par la «caput mundi». On allait à Rome à cheval. A pieds. Il semblait difficile de se dire peintre sans avoir passé par là. Certains revenaient. D'autres, comme Nicolas Régnier, n'ont jamais accompli le trajet du retour.

Un disciple du second cercle 

Régnier n'a pas d’œuvre de jeunesse connu, en dépit des recherches d'Annick Lemoine qui lui a consacré une brillante thèse, publiée sous forme de gros livre par Arthéna en 2007. Quand il réalise ses première toiles aujourd'hui répertoriées, l'homme a presque 30 ans. Le Caravage est mort depuis quelques années, après un exil forcé à Naples, puis à Malte. Régnier fait donc partie des disciples de son second cercle, plus dégagés de son influence. Notons cependant que le débutant se fait vite remarquer par le marquis Vincenzo Giustiniani, qui avait été le patron du Caravage et dispose alors dans son palais d'une immense collection de peintures et d'antiques. Cette protection donne lieu à un tableau étonnant, venu de Cambridge (Cambridge USA!). Très élégant, le peintre se met en scène en train de réaliser le portrait de Giustiniani, qui occupe ainsi une position secondaire. Une toile magnifique. 

De petite taille (39 Régnier et quelques tableaux en comparaison de Vouet ou de Bernardo Strozzi), l'exposition donne la meilleure idée du séjour romain de Régnier, qui se révèle en réalité un artiste répétitif. Quand l'homme a une bonne idée, il la réalise plusieurs fois. Il faut en effet assez vite passer, sur des fonds bleus ou violets, à la période vénitienne. L'artiste va en effet déménager. Venise constitue alors une ville d'opportunités. En panne de créateurs locaux, elle accueille volontiers les talents étrangers. En particulier nordiques. L'Allemand Johann Liss semble alors son artiste majeur, en attendant que le siècle se termine ici avec son compatriote Carl Heinz Loth, qui mériterait amplement une redécouverte.

Un habile marchand 

Régnier va plaire aux Vénitiens comme créateur (il y a chez lui un portraitiste méconnu), comme marchand d'art et en tant qu'intellectuel. Son atelier de San Cassiano ne désemplit pas, d'autant plus que ses quatre filles (également artistes, qu'ont-elles au fait produit?) font partie des beautés célèbres de la cité. Régnier collectionne, daignant parfois vendre au prix fort un Dürer ou un Tintoret à un riche étranger. Il produit aussi nombre de tableaux, au coloris plus éclatant et à la veine moins réaliste qu'à Rome. Il lui faut se conformer au goût d'une République plus sensuelle et aussi plus riche. Si Rome reste au XVIIe siècle le repaire des mendiants, la prospérité se révèle ici presque générale.

De cette époque, le visiteur découvre à Nantes des saints un peu alanguis, des allégories très décolletées et des fables morales où la séduction l'emporte sur l'admonestation. De nombreux musées français et étrangers se sont vus sollicités. J'ai repéré Lyon, Dresde, Detroit, Potsdam, Stuttgart et bien sûr Venise. Je vous ai dit, il y a quelques semaines, que Genève avait préféré confier son Régnier à Londres. Ce n'est pas grave. Nantes dispose de la même réunion de musiciens, à quelques virgules près, venue de Budapest.

Loterie finale 

Toute une section, voulue ludique, se voit enfin réservée à Régnier négociant d'art. Elle permet au visiteur de jouer avec ce qui a été identifié dans les principaux musées mondiaux comme lui ayant passé entre les mains. Notons à ce sujet qu'en 1666, un an avant sa mort, l'homme avait liquidé ce qui lui restait au moyen d'une loterie. Une excellente idée dans une ville connue pour sa passion du jeu. Ce fut un succès financier exceptionnel. Le bouquet final d'une vie réussie. Régnier n'a rien du maudit, comme le Caravage. C'est pourquoi Nantes a préféré, dans son sous-titre, en faire «L'homme libre».

(1) La Lorraine forme un Etat indépendant jusqu'en 1768.

Pratique

«Nicolas Régnier, L'homme libre», Musée d'arts, 10, rue Georges-Clémenceau, Nantes, jusqu'au 11 mars 2018. Tél. 00332 51 17 45 00, site www.museedartsnantes.fr Ouvert tous les jours de 11h à 19h, jusqu'à 21h le jeudi. Le musée précise volontiers qu'il s'agit d'une «première rétrospective mondiale» pour l'artiste.

Photo (DR): Nicolas Régnier faisant le portrait du marquis Vincenzo Giustiniani. 

Prochaine chronique le mardi 20 décembre. Le MoMA new-yorkais à la Fondation Vuitton de Paris.

 

 

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