Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MUSÉE/Pompidou Metz, un échec économique et une réussite artistique?

Crédits: DR

C'est le petit frère. Le cadet. L'enfant gâté. Pompidou Metz a été inauguré le 12 mai 2010. Je m'en souviens encore. Il y avait des navettes TGV depuis Paris, que les invités empruntaient librement. Pour la SNCF, c'était aussi une première. La ligne à grande vitesse était, si j'ose dire, comprise dans le paquet-cadeau. Le nouveau musée devait ranimer la ville lorraine, en plein marasme économique. Tout le monde croyait alors à «l'effet Bilbao». L'art constituait une sorte de baguette magique, genre fée Clochette. Et de fait, 800 000 personnes auraient (je reste toujours méfiant face à ce genre de chiffres) franchi la première année les portes d'un bâtiment se trouvant alors dans un «no man's land» à côté de la gare. 

Il avait été dit que le lieu ne formerait pas de collection. Ce serait bien une antenne, comme le deviendra plus tard le Louvre de Lens. Le directeur et les conservateurs piocheraient dans les réserves de la maison mère, dont les biens avaient enflé depuis l'ouverture de Beaubourg en 1977. Le fonds initial avait quintuplé, voire sextuplé. Il se trouvait là de quoi monter de nombreuses expositions temporaires. Notons que la première d'entre elles, «Chefs-d'oeuvre?», se révélait particulièrement boulimique. Elle rassemblait 800 pièces. Le musée (pour autant que Pompidou Metz réponde à la définition, faute de collection) a sagement divisé depuis ses espaces. Ils se révèlent considérables, même si le gigantesque hall d'entrée (glacial en hiver et parfois bien frais au mois d'août) occupe un place abusive. Près de mille mètres carrés. Plus de vingt mètres de haut. Une erreur que répéteront plus tard les Confluences de Lyon.

Un geste architectural 

L'architecture devait tenir du geste. On connaît cette idée, qui est finalement celle de la boîte. Une boîte dont le contenu devra s'adapter tant bien que mal au contenant. Le Japonais Shigeru Ban (aidé par Jean de Gastynes) s'était inspiré d'un chapeau traditionnel, acheté à la maison de la Chine. Le malheureux n'avait pas prévu l'hiver. Si le budget a pour une fois été tenu (environ 66 millions d'euros), la tente en forme de couvre-chef s'est en partie effondrée à la première grosse chute de neige. Nous sommes en Lorraine... Depuis, tout un quartier sort de terre autour d'une place (ou plutôt d'un parvis) nommée «des Droits de l'Homme», bonne pensée oblige. En ce moment pousse ainsi un énorme centre de congrès dont les ambitions architecturales semblent plus modestes. Il donne dans le fonctionnel. 

«L'effet Bilbao» s'est-il produit? Non, bien sûr. Les touristes belges, allemands ou luxembourgeois (c'est petit le Luxembourg...) sont demeurés moins nombreux que prévu. Il y a tout de même une jolie fréquentation. Mais des 800 000 visiteurs du premier exercice, attirés par la curiosité et la publicité, elle a passé à 300 000 en 2016. La sonnette d'alarme a été tirée il y a déjà longtemps. Pompidou-Metz entrait dans les chiffres rouges. Il faut dire que la politique d'expositions menée par le premier directeur, Laurent Le Bon, aujourd'hui à la tête du Musé Picasso de Paris, se voulait prestigieuse. Elle offrait des choses magnifiques. Je me rappelle en particulier de «Formes simples», qui mêlait l'archéologie et l'art contemporain. Mais tout cela coûtait très cher.

Pas de retombées éconoomiques 

Bref. On visait la qualité de Beaubourg avec un public potentiel restreint, surtout sur le plan local. Notons cependant que le «Fernand Léger» dont je vous parlerai demain a été vu par 15 000 personnes les dix premiers jours. Un triomphe, surtout si l'on pense que cette rétrospective ira ensuite à Bozar de Bruxelles, qui l'a coproduite. Il faut préciser que Pompidou Metz est tenu bien en mains par Emma Lavigne depuis 2014. Une dame qui a de l'ambition, plus apparemment de l'appétit. Non contente de régler ou de superviser les trois manifestations actuelles de Metz (dont celle, énorme, sur le jardin qui prolonge celle du Grand Palais parisien montée par... Laurent Le Bon), elle est la commissaire de la Biennale d'art contemporain de Lyon, qui ouvrira en septembre.

Mais revenons-en à «l'effet». Il est également vite apparu que les retombées tant attendues sur l'économie locale n'auraient pas lieu. Un discret rapport a très vite indiqué que les hôtels ne louaient pas une chambre supplémentaire, dans la mesure ou les visiteurs ne passaient qu'un seul jour à Metz. Ils ne mangeaient pas non plus dans les restaurants du centre, celui-ci se trouvant loin de la gare, dont Pompidou occupe l'un des bas-côtés. Le discret Musée de la Cour d'Or, qui possède l'une des plus belles collections d'archéologie celte, ne vendait pas un billet de plus et restait désert. En un mot, le public nouveau ne sortait pas du quartier construit entre 1870 et 1914 par les Allemands. qui avaient alors annexé la Lorraine. Notez qu'il s'agit là d'un ensemble unique (1) de style Guillaume II, avec une gare et une poste fabuleuses en pierres de taille de goût néo-roman construites pour en imposer à l'Europe entière. Surdimensionnée, la nouvelle Metz avait été bâtie comme «la porte du Reich». Mais même là, les affaires vont mal. Rue Gambetta, j'ai noté il y a quelques jours que les magasins étaient atteints du cancer foudroyant qui ronge la France (et aussi Genève). Sur dix boutiques, neuf étaient à vendre, à louer ou à céder. Prix dérisoires, comme ceux des appartements. C'est pourtant une jolie ville, Metz! 

(1) L'équivalent à Berlin ou à Cologne a été très modifié dans les années 20 et 30, avant de disparaître sous les bombes de 1944 et 1945.

Photo (DR): Le bâtiment en forme de chapeau chinois conçu par Shigeru Ban.

Prochaine chronique le lundi 19 juin. La rétrospective Fernand Léger de Metz. Magnifique.

 

 

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