Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MUSÉE/Kansas-City a décroché le "jack pot" avec la collection Henry Block

Crédits: Nelson-Atkins Museum, Kansas City

Van Gogh, Gauguin, Bonnard, Manet, Monet, Degas, Caillebotte, Matisse, Boudin. Je dois en avoir oublié quelques-uns, mais peu importe. Nous sommes dans les grands noms de la fin du XIXe siècle et des débuts du XXe. De quoi suis-je en train de vous parler? Mais du don d'Henry Block en 2015 au musée Nelson-Atkins de sa ville natale de Kansas City! Une institution dont il avait déjà financé la nouvelle aile de verre, construite par Steven Holl et inaugurée en 1999. Voilà ce qui s'appelle du mécénat! 

Qui est Henry Block, héros de la fête inaugurale des 11 et 12 mars, pour laquelle même la presse française était invitée? Un pilote qui a fait le Débarquement en Normandie. C'était en 1944. Il s'agit donc d'un vieux monsieur, même s'il restait très jeune à l'époque. L'homme a aujourd'hui 94 ans. Le militaire a par la suite fondé une agence destinée à aider les Américains à remplir leurs redoutables déclarations d'impôt. Sûre et bon marché. L'entreprise a essaimé dans tout le pays. Henry et son épouse Marion ont collectionné dès les années 1970, grosse fortune faite. Une focalisation sur les impressionnistes et leurs environs. C'était le goût chic de l'époque, avant que les milliardaires yankees se mettent à acheter national et contemporain.

Une assez petite ville 

Block est resté lié à sa cité d'origine. Kansas City, qui se trouve dans le Missouri et non dans le Kansas, n'a rien d'une métropole. L'agglomération compte aujourd'hui un peu moins de 500 000 habitants. C'est à peu près la taille Zurich. Mais, comme la cité alémanique, il s'agit d'un endroit de musée, même si peu de gens le savent à l'extérieur. «Nous prêtons des tableaux dans le monde entier, alors que personne ne se déplace pour les voir chez nous», se lamentait ainsi il y a quelques années un de ses directeurs. Effectivement! Le sommet de l'exposition «Beyond Caravaggio» récemment vue à Londres, c'était Kansas City. Idem, dans un autre genre pour l'exposition pharaonique Sésostris III à Lille. Et je pourrais continuer longtemps.. 

Comme le Metropolitan Museum of Art, ou «Met», il s'agit d'une institution généraliste. Elle est née de deux dons séparés. Nelson constitue en effet le nom, et non le prénom de William Rockhill Nelson, qui avait fait fortune dans la presse. Un legs de 1915. Atkins forme, lui, le patronyme Mary McAfee Atkins, la veuve d'un magnat de l'immobilier. Elle avait offert, à la même époque environ, une grosse somme. Avec le tout, il fut décidé de construite une seule institution, dessinée par les frères Whight, des architectes locaux travaillant dans le plus pur style Beaux-Arts. Première pierre en 1930, en pleine Crise. Inauguration trois ans plus tard, au pire moment. Seulement voilà... Jamais les œuvres n'avaient été aussi bon marché et le musée disposait d'argent frais.

Nombreux départements 

Nelson avait imposé de n'acheter que des pièces de créateurs morts depuis plus de trente ans. Ce n'était pas un aventureux. «Son» musée a ainsi acquis Poussin et Jérôme Bosch, Memling et Bronzino. Rien que des chefs-d’œuvre, par ailleurs. En dépit de ses innombrables départements actuels, qui vont de l'art contemporain (tout de même!) à la photo en passant par l'archéologie égyptienne, les vases grecs et les artefacts indiens (que l'on a récemment pu voir au Quai Branly), les collections ne dépassent du reste pas 40 000 numéros. Rien à voir avec les millions d'items du «Met». 

Le Nelson-Atkins a toujours progressé. Il n'a pas connu son heure de gloire suivie d'un long sommeil, comme ses concurrents de Detroit ou de Toledo qui brillaient dans les années 1950. Il a eu de la chance. Pendant la guerre, le sinologue (et un peu espion) Laurence Sickman acquerrait pour des bouchées de pain (ou plutôt des boulettes de riez) les merveilles d'une Chine à la dérive. On en a vu un peu de la crème il n'y a pas si longtemps au Victoria & Albert de Londres Aujourd'hui, il se voit chouchouté par un couple qui achète de l'art actuel sur un grand pied, Christy et Bill Gautreaux. Reste que Kansas City n'est pas une destination touristique, du moins pour les Européens... Le musée se voit pourtant complété d'un célèbre parc de sculptures, dont l'image emblématique est un volant géant imaginé par Claes Oldenbug.

Assèchement du marché

Un dernier mot. La collection des Block assèche encore plus le marché des impressionnistes. Les grands fonds classiques en mains privées se raréfient toujours plus, en grande partie grâce à l'esprit civique (ou citoyen, pour causer comme on le fait aujourd'hui) des Américains. Notons qu'il y a tout de même parfois des choses que l'Europe rapatrie. L'extravagant couple Marlene et Spencer Hays, qui s'était fait construire récemment en plein Memphis-Tennessee la copie exacte d'un hôtel particulier Louis XVI parisien, a tout donné au Musée d'Orsay il n'y a pas longtemps. De la peinture Nabi cette fois. Whos's next?

Photo (Nelson-Atkins Museum): «La partie de croquet» d'Edouard Manet qui fait partie de la donation Block.

Ce texte remplace celui initialement prévu sur le Musée d'Orléans. Prochaine chronique le jeudi 16 mars. La Fondation Beyeler a 20 ans. Elle a reconstitué son accrochage d'origine.

 

 

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