Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Musée d'art et d'histoire de Genève. Où en est-on au juste en ce début 2020?

Les signes défavorables s'accumulent au niveau de la nouvelle direction. Rien de très grave, mais Marc-Olivier Wahler ne s'impose pas comme l'homme de la situation.

Sami Kanaan et Marc-Oliver Wahler lors de la nomination l'été dernier.

Crédits: Keystone

«Il n’est pas venu donner une conférence pour l’Escalade, comme ses prédécesseurs.» La grogne règne à la vénérable Société des Arts, du moins chez l’un de ses membres haut-placés. On peut le comprendre. Traditionnellement, le responsable du Musée d’art et d’histoire (MAH) prononce un discours début décembre pour marquer cet anniversaire local. On lui demande moins de prononcer des paroles transcendantes que d’être là. Et voilà que Marc-Olivier Wahler(MOW), directeur de l’institution depuis le 1er novembre 2019, s’est dérobé. On lui reproche moins ne pas s’être exécuté que de n’avoir jamais répondu aux courriels, ni au téléphone. «Il n’a même pas daigné nous donner signe de vie.» Mauvais pour l’image, surtout si l’on sait que la Société, du moins en matière de créations graphiques, reste l’un des plus gros déposants au MAH…

En octobre, le MAH, que coiffait encore Jean-Yves Marin, a sorti une version française et une autre anglaise du programme prévu pour 2020. En vedette, l’exposition «Genève 1900», qui doit faire collaborer plusieurs sections du musée. Un travail collectif donc. La brochure a aujourd’hui disparu, remplacée par… rien. «C’est que beaucoup de modifications ont été apportées», explique une personne attachée à l’institution. Petite enquête faite, ce sont des mises à la trappe, alors que MOW avait expliqué, lors de ses interventions dans la presse, que 2020 n’était pas de son ressort. C’était tout juste s’il ne reniait pas cette année à l’avance. Plus de «Genève 1900»! «L’objet multiple» se voit lui aussi annulé (1). Comme la présentation des œuvres du photographe genevois Christian Lutz. «Less is more». Entretenu à l’année, le Rath n’ouvrira comme d’habitude en 2020 que pour une seule présentation. Celle de «Fred Boissonnas et la Méditerranée». De l’eau et du coulage.

La grand messe se fait attendre

Si j’ai choisi ces deux exemples, c’est pour vous faire comprendre que le nouveau règne ne part pas bien. Il n’est jamais bon de commencer avec des maladresses. Vis à vis du public. Par rapport au personnel du MAH aussi, qui n’a en ce début janvier toujours pas eu droit à sa grand messe. Le nouveau directeur ne s’adresse qu’à quelques élus. «Et encore ne leur parle-t-il que de lui-même», se plaint l’un des cadres du copieux organigramme de la maison. «Ni bonjour, ni bonsoir. Il donne l’impression de ne s’intéresser qu’à lui en nous rabâchant sans cesse les mêmes idées avec les mêmes paroles. Nous en avons déjà assez d’entendre parler d’arc narratif, de transversalité, d’identité visuelle et de musée du XXIe siècle.» Quand il est là bien sûr! Et si on peut l’atteindre! «C’est presque impossible. Il nous a dit d’utiliser son portable français. Or pendant longtemps, il n’a pas voulu nous en donner le numéro.» Il y aurait bien sûr Internet, mais MOW, à ce que j’ai compris, se refuse à utiliser un ordinateur fourni par la Ville. Il garde ainsi secrète son adresse. Le genre de détails qui rend fou.

Tout cela reste superficiel, bien sûr. Mais il y a plus sérieux. Les gens que j’ai rencontrés se plaignent du manque d’intérêt pour les collections. Du mépris affiché pour tout ce qui s’est fait jusqu’ici. Du refus de l’ensemble de ce que le nouveau directeur estime dépassé, comme la chronologie en histoire de l’art. D’ailleurs l’histoire de l’art elle-même serait obsolète! D’où ce besoin, hérité de son compatriote et mentor Jacques Hainard, de créer des expositions thématiques brassant large. Très large. Le genre de choses qu’on voit partout depuis quatre décennies. Chaque année, le gros du budget serait ainsi dorénavant laissé à un commissaire extérieur (comme si les gens n’étaient pas assez nombreux rue Charles-Galland!) pour faire du Muséomix (2). Cette personne disposerait non seulement du Rath, mais de salles au rez-de-chaussée du MAH, dont celle dite de l’AMAM (3).

Des commissaires extérieurs

Les premiers élus sont connus. En 2021, il s’agirait de Jakob Lena Knebel. Une Autrichienne de 50 ans, au pseudonyme masculin, ayant beaucoup travaillé sur le genre. La tarte à la crème des années 2010. L’année suivante, ce serait Jean-Hubert Martin, 75 ans. Ancien de Beaubourg, l’homme a certes donné en 1989 «Les magiciens de la Terre», la première grande exposition ayant mélangé créateurs occidentaux reconnus et figures émergentes d’Asie ou d’Afrique. Un événement. Mais on lui doit aussi l’affreux «Carambolages»de 2016 au Grand Palais parisien, qui mélangeait précisément tout et n’importe quoi.

Ces projets phares, voulus novateurs, absorberaient l’essentiel des finances libres. L’autre grande exposition de l’année se ferait avec les restes. Elle aurait un thème genevois. «C’est ainsi que «Genève 1900» devrait se voir recyclé à une petite échelle.» Car il ne faut passe leurrer. Le MAH a beau demeurer l’un des musées suisses les mieux dotés en termes de subventions, il lui reste peu de sous pour satisfaire son public. «Sur environ 35 millions, 25 partent en salaires. Les coûts des locations, celui de l’entretien des bâtiments, la publicité en bouffent 7 autres. Il faut par conséquent tout faire avec 3 millions.» Un mauvais ratio selon mon interlocutrice. Et un mauvais usage. Pensez avec ce que les musées du Locle ou de Vevey produisent avec bien moins que cela! De toutes petites équipes se révèlent forcément plus réactives (et actives!) que le 180 ou 230collaborateurs du MAH (4).

Le casse-tête du programmiste

En plus, n’oubliez pas dans le compte les gens cherchés ailleurs que dans l’équipe, notamment pour les décors… tandis que les membres du MAH se tournent les pouces en «stand-by». Le bureau choisi pour fixer le programme qui permettra le nouveau concours d’architecte pour une extension du MAH est ainsi français. «Parlons-en!» explique un responsable du musée. «Ce programmiste, puisque c’est là le terme consacré, devrait recevoir la matière voulue pour donner un cahier des charges. Et jusqu’ici MOW ne semble pas s’intéresser à ça non plus.» La chose peut changer, bien sûr, mais ce retard signifie que la compétition s’éloigne dans le temps et que Genève a perdu encore une année avant son hypothétique réouverture autour de 2028. Le comité des sages, piloté par Jacques Hainard et Roger Mayou, lui avait déjà coûté deux ans. On sait que Marc-Olivier Wahler, 56 ans en2020, sera de toute manière retraité (ou ailleurs qu’à Genève) au moment du «nouveau» MAH.

Les trois tâches qui attendait MOW à son arrivée semblaient pourtant claires. Il lui fallait pacifier un personnel démotivé ou hargneux, dont aucun membre ne peut se voir renvoyé ni même déplacé. Fonctionnariat et syndicats obligent. «Il faut vraiment avoir tué père et mère pour être obligé de partir», me dit l'un des derniers scientifiques du musée avec un petit sourire. Le successeur de Jean-Yves Marin devait par ailleurs créer un élan d'enthousiasme autour d’un projet d’extension, alors que le bruit de la claque populaire de 2016 se fait encore entendre. Or une telle stimulation doit se produire dès l’arrivée d’un homme neuf. Le directeur a encore à susciter les générosités, et ce dans un musée ne répondant déjà de loin pas toujours aux gens prêts à faire des dons d’oeuvres. «Nous ne savons même pas s’il a vu, ou prévu de rencontrer au plus vite, les mécènes institutionnels», explique un cadre. Il y a bien en principe Samuel Gross, engagé comme une sorte de doublure par MOW. «Mais leur idée de chercher de l’argent dans les grandes familles genevoises me semble dépassée. L’idée qu’ils se font des grandes familles genevoises est morte depuis les années 1960.» Il s’agit en plus de gens très sollicités, ne serait-ce que pour la musique…

Le cas de Lausanne

Vous me direz que rien n’est impossible. A soixante kilomètres de Genève, le MCB-a montre comment une ville comme Lausanne a su rebondir. Une chose qui, selon mes interlocuteurs, ne perturbe pas Marc-Olivier Wahler. «Il déclare publiquement, lors de nos réunions de groupe, que le MCB-a de Lausanne est caduque parce qu’il s’agit là d’un musée du passé. Lui veut à 56 ans construire celui de l’avenir, avec beaucoup d’activités sociales.» Des discours imprudents. Surtout pour les relations de bon voisinage. M’est avis que le bruit d’un tel dénigrement risque un joue d’arriver à l’oreille des Vaudois intéressés. Un article de journal finira bien par paraître. Il faudra aussi que MOW mette en sourdine sa fringale affichée d’art contemporain. Je me suis laissé dire qu’on (le magistrat?) lui aurait fait comprendre l’existence et l’importance du Mamco. Un musée auquel il avait été candidat lorsque s’est ouverte la succession de Christian Bernard.

Mon Dieu que le monde est compliqué... "Disons que cela va être sportif", préfère dire l'une des personnes que j'ai rencontrées.

(1) Le Cabinet des arts graphiques va en effet perdre ses salles d'exposition à la Promenade du Pin. On ne sait à quoi elles serviront par la suite. Notez que l'endroit a subi deux ou trois campagnes de travaux pour un faire un lieu de présentations temporaires...
(2) Muséomix (People Makes Museum) est une association proposant des remises en questions voulues ludiques de musées.
(3) Créée pour l’Association pour un musée d’art moderne, devenu depuis le Mamco, la vaste salle abrite aujourd’hui un grand Jean Tinguely qui devrait précisément finir en prêt au Musée d’art moderne et contemporain. Il faut faire de la place.
(4) Les chiffres disponibles sont très élastiques.

N.B. 1. Je vous avait dis que MOW «kornaquerait» un groupe de riches amateurs d’art à Abu Dhabi sous l’égide d’Art/Basel. 15 000 dollars par participant pour trois jours. L’aventure a été annulée fin novembre. Sans trop d’explications. Mais le directeur du MAH n’a pas eu de retournement de dernière minute.
N.B 2. Vous me direz que j’aurais ou donner la parole à MOW. Deux choses. Il l’a déjà beaucoup eue pour répéter chaque fois le même discours. J’aurais ensuite dû soumettre mon entretien à l’intéressé, qui aurait eu le droit de le récrire. La directrice de communication du MAH, gardienne de l’orthodoxie, aurait veillé au grain.
N.B 3. Vous avez remarqué sans doute que les affaires du MAH se passent dans la même ville que celles d’un Carré Vert présentant beaucoup de défauts de construction pour un lieu amené à conserver des biens culturels. Dans la cité où la Bibliothèque de Genève (qui va mieux sous la direction de Frédéric Sardet) et celle d’art et d’archéologie ont pu dysfonctionner pendant des années sans que nul ne s’inquiète. Dans le canton où il y a maintenant le feu, sur le plan des rapports personnels, au Muséum d’histoire naturelle. Dans la Genève où le MEG commence à tanguer dans le sens de la décolonisation et de l’indigénisme. J’en oublie sans doute. Et le Grand Théâtre réclamerait à lui seul des pages. Pourquoi toujours ici?

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