Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MUNICH/La restauration du Haus der Kunst pose le problème du nazisme

Crédits: Studio Chipperfield

C'est du grave et du lourd. Du réfléchi surtout, dans le genre «todernst» et bien pensant des Germaniques. Le Haus der Kunst de Munich a besoin d'une totale et coûteuse rénovation. Il y a cependant un hic. Terminé en 1937 sur un projet développé en 1933 par Paul Ludwig Troost, mort à 55 ans en janvier 1934, l'énorme bâtiment (170 mètres de façade) reste l'un des ultimes témoins complets de l'architecture nazie. Il a miraculeusement échappé aux bombes de 1944 et de 1945. Alors que les environs s'écroulaient comme un château de cartes, ce temple des Muses s'en est sorti (presque) sans une égratignure. 

Dans son numéro de mai 2017, «Gionale dell'arte» a refait l'histoire des polémiques actuelles, qui ont sérieusement commencé l'an dernier. En 2013, David Chipperfield a été chargé de proposer un projet restructurant le bâtiment, qui abrite depuis longtemps une galerie d'art contemporain. Logique. Le Britannique s'est fait une spécialité de la construction, de l'agrandissement ou de la transformation des musées. C'est ainsi qu'il pilote le nouveau Kunsthaus de Zurich, aujourd'hui en chantier. L'architecte a suggéré de placer un nouvel escalier menant à la façade, l'ancien ayant été détruit en 1972 afin de réaliser un passage pour piétons. Il veut aussi rouvrir les fenêtres qui se sont vues bouchées et enlever les arbres masquant les façades.

Une levée de boucliers 

Qu'est-ce que le malheureux n'a pas osé suggérer! Politiciens, historiens de l'art et journalistes se sont déchaînés contre cette vision diabolique qui réhabiliterait, voire même exalterait l'époque hitlérienne. Le député vert bavarois Sepp Dürr s'est demandé ce qu'il «y aurait de démocratique à enlever des arbres pour imposer à la vue cette architecture monumentale nazie.» Le «Tagesspiegel» berlinois a fit remarquer que le plan Chipperfield revenait à reconstituer l'état Troost, «gigantesque croix gammée en moins». Quand à l'historienne Winfried Nerdinger, elle a froidement déclaré que refaire l'escalier équivalait à placer le Haus der Kunst sur un socle, que dis-je sur un piédestal, et d'en faire par conséquent un objet d'admiration. 

Evidemment, le passé du bâtiment semble pesant, même si ce n'est tout de même pas Auschwitz. De 1937 à 1944, il a abrité les présentations annuelles de l'art officiel, avec des œuvres sélectionnées avec l'aval d'Hitler lui-même. Normal. C'est là que le Führer avait prononcé auparavant son discours contre «l'art dégénéré». Le Haus der Kunst a en effet abrité, à partir du 18 juillet 1937, la fameuse exposition sur l'«Entartete Kunst», qui proposait 700 toiles expressionnistes, abstraites ou au contraire trop réalistes. Partie ensuite en tournée, elle a accueilli en tout deux millions de visiteurs. Notons cependant que quelques-uns ont éprouvé là leur premier choc culturel. Certaines idées de collections d'art contemporain, maintenues secrètes jusqu'en 1945, sont paradoxalement nées de cet ignoble travail de dénigrement.

Une après-guerre difficile 

Ce solide morceau, où de la pierre naturelle masque une audacieuse structure métallique, demeurait donc intact en 1945. Il devint alors un club d'officiers américains, puis un musée où l'on a présenté dès la fin des années 1940 impressionnistes et expressionnistes. Il fallait «dénazifier», comme on dératise certains appartements. Le lieu a par la suite poursuivi sa carrière muséale, avec un accent mis sur le moderne et contemporain. «Guernica» de Picasso en 1955. Joseph Beuys en 1984. Depuis 2011, il se voit dirigé par Owkui Enwezor. Le Nigérian voit en lui «l'un des principaux symboles de l'intégrité culturelle». Une déclaration qu'il a maintenue quand la «Süddeutsche Zeitung» est partie en guerre à la mi-décembre contre le projet Chipperfield. Le quotidien avait alors commandé des dessins alternatifs, volontiers destructeurs, à de jeunes artistes (souvent féminines), afin de détruire définitivement le symbole.

Pour le moment, on en reste à débattre du maintien ou de l'abattage des arbres, alors que l'édifice prend (au propre) l'eau et qu'il faudra voter d'énormes crédits. Le Parlement devra accepter, mais on ignore quand vu que le vote se voit sans cesse repoussé, une somme d'au moins 80 millions d'euros. Chipperfield pense pour sa part que le temps de pénitence devrait s'arrêter pour le Haus, qui a encore reçu de 2012 à 2015 une inscription en Yiddish sur la corniche surmontant sa colonnade dorique. Il persiste à le vouloir tel qu'à son inauguration ou presque, vu que l'édifice recevra toutes les commodités modernes, avec ce que cela suppose de café et de restaurant.

Contre-exemple italien

La chose tranche avec ce qui se passe en Italie, où les fascistes ont énormément construit de bâtiments de prestige entre 1922 et 1942. Ceux-ci se montraient soit d'une romanité colossale, soit d'un aimable néo-baroque, soit ils se révélaient étrangement proches de ce Bauhaus fermé paar la Nazis. Des gens devenus très célèbres par la suite, comme Gio Ponti, ont alors fourbi leurs premières armes. Après les remises en question politiques dans les années 1970 et 1980, il a fallu envisager des restaurations. Celles-ci s'opèrent aujourd'hui sans problèmes. L'histoire a ici suivi son cours, sans s'arrêter en 1945. 

Il faut cependant ajouter une chose. Le bâtiment de Troost (qui était aussi l'auteur de la Chancellerie, disparue, de Berlin) est moche. Le Haus der Kunst n'a rien du chef-d’œuvre d'harmonie. L'esthétique, cela compte aussi. Il se voit admis aujourd'hui, comme le rappelait en 2016 l'exposition «Dolce Vita?» du Musée d'Orsay, qu'il «faut s'étonner qu'une période aussi sombre que le fascisme» ait pu «permettre autant de créativité». Voilà qui change un peu le problème, par ailleurs infiniment plus grave en Allemagne... L'Allemagne, ce sont les camps. 

Photo (Studio Chipperfield): L'un des dessins pour le Haus der Kunst en suspens.

Prochaine chronique le mercredi 14 juin. Petit tour dans les allées d'«Art/Basel».

 

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