Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MUDAC/Des bracelets de verre indiens deviennent des vases lorrains

Crédits: Mudac

Deux expositions au Mudac. Deux autres à l'Elysée. Les institutions lausannoises ont de plus fait coup double, en ce mardi 25 octobre. «Cela nous a semblé bon de nous montrer unis dès à présent, même si notre bâtiment commun sera ouvert à une date qui s'est stabilisée à 2021», explique Chantal Prod'Hom, à la tête du Mudac depuis son ouverture en 2000. D'où des conférences de presse et des vernissages simultanés. L'union fait la force, même s'il s'agit ici de faire digérer quatre manifestations très différentes entre elles. Je n'en traiterai d'ailleurs que deux. La multiplicité des propositions entraîne fatalement des choix. Je vous rassure bien vite. Ils ne se révèlent pas toujours déchirants. 

Au rez-de-chaussée du Mudac, François Daireaux montre ses «Blow Firozabad Bangles». Un titre méritant des explications. Le Français, qui ne se prend pas pour la queue de la cerise, les donne volontiers. Présenté par un cartel de salle comme «nomade et philanthrope, sillonnant le monde en quête de rencontres et de lieux insolites», il se révèle du genre bavard. «Firozabad se trouve en Inde, c'est une ville proche du Taj Mahal. Depuis quatre siècles, sa population tourne autour de l'industrie verrière.» Un produit de base, les bracelets. Il se voient produits à raison de centaines de milliers par jour. «Il y a là 400 usines, aujourd'hui menacées par une concurrence chinoise cassant les prix. Les ouvriers y créent, dans des conditions de travail très pénibles, ces bijoux bon marché affectionnés par les Indiennes.» Un goût ancien ailleurs. Dans l'Antiquité, me permettrais-je d'ajouter, les femmes arboraient et se faisaient ensevelir avec de telles parures colorées. On en a retrouvé beaucoup dans des tombes.

Un film et des photos 

François Doireaux s'est promené dans Firozabad. Il en a humé l'air, par ailleurs très pollué. «Je voulais voir comment des anneaux se produisaient dans de telles quantités. Je m'intéresse beaucoup à ce qui fait ainsi masse. Je reste hanté par la pensée de gens comme Elias Canetti ou Hannah Arendt.» Mazette! L'homme a pris des photos. «Je reste fidèle à l'argentique, qui restitue mieux la notion de temps.» Il a également tourné sur cinq ans un film volontairement un peu chaotique, dont la durée frise le long-métrage. «Je me suis même impliqué comme commerçant.» L'homme a ainsi acquis des «tora» (sans «h» final). Il s'agit là d'énormes chapelets de bracelets d'une teinte bien précise. «J'ai ainsi créé à la longue un nuancier, en parvenant à distinguer 404 variantes allant du transparent au noir.» 

Jusque là, tout reste encore simple. Mais il s'agissait de développer un concept. Doireaux a donc amené en Lorraine ses «bangles». «La Lorraine formait naguère un région verrière, aujourd'hui en pleine décadence. Les fabriques ferment les unes après les autres. Une conséquence de la mondialisation.» Le Français a ainsi procédé à un «déplacement». «J'ai demandé aux ouvriers restés actifs de développer des objets à partir des bracelets. Ils avaient pour les souffler des moules anciens, conservés dans un centre muséal à Meisenthal.» Vous l'aurez déjà deviné. Il y a aujourd'hui au Mudac, dans une présentation au sol sentant en plein nez l'installation d'art contemporain, 404 vases, me semblant effectivement tous d'une forme différente. «Vous noterez que beaucoup comportent des fentes. Il existe des incompatibilités entre le verre indien et celui utilisé en France.» Mais la chose fait bien entendu partie du concept.

Papiers d'emballage

Si le rez-de-chaussée du Mudac tient bien de l’exposition, il y a une autre partie, ethnographique, de «Blow Firozabad Bangles» à découvrir sous les toits de l'institution. Une division assez logique. C'est là que le musée présente de manière permanente, avec bien sûr quelques différences de pièces suivant les années, sa grande collection de verre contemporain. Due à un couple de mécènes, elle constitue un héritage de l'ancien Musée des arts décoratifs, qui se trouvait avenue de Villamont. Une salle à part se voit aujourd'hui réservée à la portée économique et sociale du projet Firozabad. «Les ouvriers travaillent dans des conditions épouvantables. Leur espérance de vie demeure faible.» Il s'agit bien là d'une production pré-industrielle. Quantitative. Rien à voir avec ce qui peut sortir des fours de Murano, eux aussi talonnés aujourd’hui par la concurrence chinoise! 

Dans cette salle se trouvent les photos, qui ont peu de chose à voir avec ce que montre l'Elysée (quoique..). Il y a aussi des bouts de verre et des emballages. De quoi commencer une collection, comme le Mudac a une fois montré un ensemble de papiers entourant naguère les oranges. «Les inscriptions parlent d'elles-mêmes. Il y a de l'anglais, la langue du colonisateur. L'urdu constitue le parler des ouvriers, en majorité musulmans. L'hindi celui de leurs actuels patrons. Je ne veux pas trop insister là-dessus, mais je conçois aussi mon travail comme politique.» Je dirais que nous l'avions pourtant déjà compris.

Que de questions... 

Le tout tient de l'expérience. Difficile de parler d'une œuvre, même si on en voit chaque année des vertes et des pas mûres dans les biennales. L'idée ne vexe pas François Daireaux. «Il y a trop de choses dans les musées. Ils en débordent et ne savent plus que faire de leur réserves. Il existe par ailleurs trop d'objets aujourd'hui par rapport à la consommation. Faut-il encore produire des objets dans le monde actuel?» Bonne question. Mais pourquoi aussi faire des enfants? Manger tous les jours? Ecrire des livres? Et surtout monter des expositions.

Pratique

«Blow Firozabad Bangles», Mudac, 6 place de la Cathédrale, Lausanne, jusqu'au 11 février 2018. Tél. 021 315 25 30, site www.mudac.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Le Mudac présente en outre «Out of the Ordinary», une carte blanche données aux «designers» néerlandais Wieki Somers et Dylan van den Berg.

Photo (Mudac): Une partie de l'installation, avec les "bangles" retravaillés en Lorraine.

Prochaine chronique le vendredii 3 novembre. François ier et les arts des Pays-Bas au Louvre. Une exposition magnifique.

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