Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Mort à 90 ans de Marcel Röthlisberger, le spécialiste de Claude Lorrain

L'historien de l'art a étudié d'autres paysagistes de la Rome baroque. Il a surtout longtemps enseigné à Genève, où il a formé toute une génération de chercheurs.

"La" photo de Marcel Röthlisgerger trouvée sur le Net. C'est l'homme de gauche.

Crédits: DR.

Vous chercheriez en vain sa photo sur Internet. Wikipédia le réduit à quelques lignes. Quatre très exactement. Marcel Röthlisberger a pourtant incarné non seulement à Genève, mais jusqu’aux Etats-Unis l’histoire de l’art classique. L’homme vient de mourir tout aussi discrètement à 90 ans. La nouvelle n’a encore paru nulle part. Elle ne fera aucun gros titre. Le Zurichois n’a jamais joué les vedettes dans une profession comptant pourtant ce que les Italiens appellent des «trombones». Il n’aura par ailleurs que peu quitté son champ d’action, la peinture de paysage à Rome du XVIIIe siècle autour de Claude Gellée, dit «le Lorrain».

Marcel Röthlisberger était né à Zurich en 1929. Un brillant sujet. L’étudiant ne se sera pas limité à l’histoire de l’art. Il s’est également intéressé à l’archéologie ou à la musicologie. Son doctorat, passé en 1955, porte sur Jacopo Bellini (1400?-1470), le père de Gentile et de Giovanni. Publiée en 1959, cette thèse a été soutenue «summa cum laude» à une époque où les universités pouvaient encore se permettre de faire les difficiles. L’histoire de l’art, l’homme l’aura pratiquée avec les plus grands maîtres. Roberto Longhi à Florence. André Chastel à Paris. Anthony Blunt (qui n’avait pas encore été identifié comme espion soviétique) à Londres. Ce dernier, alors occupé à travailler sur Nicolas Poussin (1), l'a poussé à se pencher sur cet autre étranger dans la Rome baroque qu’était Claude Lorrain. Le paysagiste deviendra pour Röthlisberger le compagnon d’une vie. Il en sera à la fois le spécialiste et l’expert. Une toile ou un dessin n’était pas un vrai Lorrain sans avoir été avalisée par le Suisse, qui publiait en général l’œuvre ensuite dans un article («Burlington Magazine» ou «Master Drawings»). D'où d'évidents enjeux économiques.

Une carrière américaine

On ne peut pas rester chercheur dans le vide. Marcel Röthlisberger a donc beaucoup enseigné. Par besoin, mais aussi par goût. Si, selon certains témoignages, les élèves débutants l’intéressaient peu, il se passionnait pour ceux chez qui il avait décelé l’étincelle. A Genève, où il aura accompli l’essentiel de sa carrière académique, le professeur aura ainsi eu comme «thésards» aussi bien Armand Brülhart, qui se consacrera plus tard au patrimoine local, Leïla El-Wakil, dont l’ouvrage «Bâtir la campagne» a fait date, Mauro Natale, qui reste une star italienne, ou Paul Lang, aujourd’hui à la tête des musées de Strasbourg.

"Ulysse remet Chryséis à son père". Un Claude Lorrain caractéristique. Photo RMN.

Mais avant d’en arriver là, Marcel Röthlisberger avait connu un superbe parcours académique, en forme de tournée américaine. Il a ainsi enseigné à Toronto, Los Angeles, au Delaware ou à Yale, où l’histoire de l’art vient de disparaître des programmes universitaires pour se voir remplacée par des études de race et de genre. Il était arrivé à Genève (ce qui prouve par ailleurs l’étendue de ses connaissances linguistique!) en 1970. Sur appel. L’homme rappelait du reste volontiers que dans sa vie il n’avait jamais eu à passer de concours. Dans notre ville, il ne s’était pas limité à donner des leçons et à superviser des recherches. Il a créé une véritable unité d’histoire de l’art, parvenant à attirer des gens comme Maurice Besset de Grenoble. On sait l’influence que ce dernier, décédé en 2008, a eu sur toute une génération d’étudiants genevois, qu’il aura poussée du côté des modernes. Une véritable révolution.

Les satellites du Lorrain

Au cours de son existence, Marcel Röthlisberger a donc beaucoup écrit sur Le Lorrain. La science qu’il avait acquise l’a entraîné à la longue vers ses satellites, actifs dans l’Italie du «Seicento». Il y a d’abord eu le Néerlandais Bartholomeus Breenbergh. Puis l’Allemand Goffredo Walls. L’Italien Antonio Tempesta. Le côté nordique a également poussé le Genevois d’adoption vers un peintre aussi hollandais qu’Abraham Blomaert. Ancrage local? Marcel Röthlisberger s’est enfin passionné pour Jean-Etienne Liotard, dont il a fini par produire avec Renée Loche un énorme catalogue raisonné en 2008. Là aussi, l’aventure continuait. Il apparaissait de temps en temps un nouveau Liotard, accepté ou poliment refusé par le tandem. L'homme n’en prenait pas moins de l’âge. On l’a beaucoup moins croisé ces deux dernières années. Le rideau s’apprêtait à tomber.

Un paysage typique de Bartholomeus Breenbergh. Photo DR.

(1) On attend toujours, à ce propos, le Poussin complet de Pierre Rosenberg et de son équipe.

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