Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Monument national, Pierre Soulages fêtes ses 100 ans en ce 24 décembre 2019

L'homme de Rodez poursuit son oeuvre abstrait depuis l'immédiat après-guerre. Il a aujourd'hui son exposition au Louvre. Une de ses toiles vient de se vendre 9,6 millions d'euros.

Pierre Soulages dans un portrait assez récent.

Crédits: AFP

Noir c’est noir. On ne pense plus aujourd’hui à la chanson que Johnny Hallyday interprétait dans les années 60. La première idée va aujourd’hui à Pierre Soulages, qui fête ses 100 ans en cette veille de Noël. Le peintre fait partie du patrimoine national, un peu comme les églises romanes à l’origine de sa vocation. Panthéonisé avant l’heure, l’homme bénéficie aujourd'hui d’un hommage au Louvre, prévu jusqu’au 9 mars. Un geste officiel à la André Malraux. Il se retrouve ainsi seul au Salon Carré, là où avaient lieu les expositions d’art contemporain sous l’Ancien Régime. Il est permis de trouver l’hommage flatteur, mais un peu maladroit. Seul vivant en ces lieux, Soulages se retrouve du coup parmi les morts. Il eut sans doute été plus judicieux de le montrer au Palais de Tokyo, au milieu de ceux qui incarnent en 2019 la relève.

Soulages n’a pas toujours bénéficié d’une telle aura. Né à Rodez, où se trouve depuis 2014 le musée dédié à son œuvre, l’adolescent a découvert la peinture à 18 ans. Un voyage à Paris, où il découvre du même coup Cézanne et Picasso. La guerre stoppe ses débuts. L’Aveyronnais devient agriculteur, tout en réalisant quelques toiles encore figuratives. Il se révélera au public peu après la Libération. Le débutant obtient sa première exposition en galerie courant 1949. Les temps sont alors à l’abstraction. Une très large frange de la critique croit alors un retour à la figure impossible après les camps et Hiroshima. Bien que farouchement indépendant, Soulages se retrouve du coup dans une phalange de peintres faisant parler d’eux. Je n’en citerai que quelques-uns. Il y a là Alfred Manessier (1911-1993), André Lanskoy (1902-1976), Roger Bissière (1886-1964), Georges Mathieu(1921-2012) et bien sûr Nicolas de Staël (1914-1955).

Brou de noix

Ces gens sont à la fois semblables et très différents. Il y a un monde entre Manessier rénovateur de l’art sacré, et Georges Mathieu, à la gestuelle de samouraï japonais. Soulages se distingue par son exigence et son austérité. Chez lui pas, ou peu de couleur. Du noir, du blanc et un brun obtenu avec du brou de noix. Peu d’éléments sur la toile, qui se limite à quelques larges tracés mûrement réfléchis. L’abstraction européenne possède rarement le côté spontané de son équivalent américain. De ce côté de l’Atlantique, on n’est pas dans le «dripping» aux larges coulées. Un créateur comme Hans Hartung (1904-1989) a ainsi longtemps brossé de petites esquisses,qui se contentait ensuite d’agrandir (1). Paris n’en conserve pas moins jusqu’au milieu des années 1960 sa réputation de capitale des arts vivants. La ville ignore qu’elle vit sur ses acquis et que les les choses se passent désormais à New York. Notons que Soulages a posé un orteil dans cette ville dès 1949 avec une exposition collective. Il y sera représenté à partir de 1950 par Sidney Janis, qui passe à cette époque pour un galeriste très important.

Le Soulages que Tajan vient de vendre à Paris pour 9,6 millions d'euros. Photo Pierre Soulages, Etude Tajan, Paris 2019.

Mine de rien, la peinture de Soulages change dès les années 1960, comme l’a bien illustré la grande rétrospective mitonnée par le Centre Pompidou en 2009-2010 pour les 90 ans du peintre. Une première momification de l’oeuvre ayant tout de même attiré plus d’un demi million de visiteurs. Un bleu froid remplace les marrons chauds du brou de noix. Les toiles augmentent nettement de format. Ce dernier devient véritablement muséal. Le peintre semble déjà prêt de passer aux polyptyques, composés parfois de nombreux éléments. Cette forme éclatée le ramène au Moyen Age. En 1994 seront du reste posés à Conques les vitraux conçus par Soulages pour Sainte-Foy. Un chef-d’œuvre de l’art roman. Il faut dire que l’accord se révèle ici parfait.

Les "ultranoirs"

A partir de 1979, Soulages entre dans sa période des «ultranoirs», qui se poursuit jusqu’à aujourd’hui. Jusque là très plate, ou en tout cas très plane, la peinture de l’artiste se limite désormais à une seule couleur. L’«ultranoir», c’est son bleu d’Yves Klein. Mais cette matière se voit avec lui comme sculptée par le pinceau ou le couteau. Les tableaux sont devenus des bas-reliefs, vibrant selon les lumières. Leur taille désormais monumentale (même s’il en existe des petits pour les collectionneurs dépourvus de grands espaces) séduit un très large public. Les amateurs aussi. Pour son premier accrochage au Flon lausannois, Alice Pauli, sa représentante suisse, a ainsi vendu tous ses Soulages le soir du vernissage dans les années 1980. Il faut dire que la cote du Français n’avait pas encore explosé. Une de ses pièces significatives du début ne vient-elle pas se se vendre en novembre 2019 pour 9,6 millions d’euros? Un vrai prix international.

L'un des vitraux de Soulages pour Conques. Photo Pierre Soulages, DR.

Il semble aujourd’hui interdit de critiquer Soulages, dont la dernière grande exposition dans notre pays a eu lieu cet été à la Fondation Gianadda de Martigny. L’homme est à prendre comme un tout. Il me semble pourtant permis de distinguer le novateur de 1950-1960 des périodes suivantes. En dépit de tout l’appareil intellectuel entourant l’artiste divinisé, je trouve qu’il tend de même à se répéter à partir de 1980-1985. Le plasticien répond de la sorte au goût actuel voulant que chaque artiste coté devienne reconnaissable. Les pyjamas rayés de Buren. Les petits carrés à intervalles réguliers de Niele Toroni. Les accumulations d’Arman. Les photos floues renvoyant à un univers concentrationnaire de Boltanski. Et je me limite à l’Europe!

Un "must"

Comment conclure? Il y a maintenant trop d’«ultranoirs», et pas seulement au Musée de Rodez ou au Musée Fabre de Montpellier. Ils sont devenus pour les amateurs et les institutions des «musts», un peu comme les produits boutique de certaines marques de luxe. Ceci au risque de devenir ce qu’ils sont aujourd’hui. De coûteux éléments de décoration. Il me paraît probable (mais rien n’est jamais sûr!) que l’histoire de l’art retiendra plutôt les créations de format moyen, où le noir et le crème s’alliaient si bien au brou de noix. Centenaire, Soulages reste plutôt un homme des débuts, contrairement à un Picasso protéiforme. Etrange paradoxe...

La couverture de la récente exposition de la Fondation Gianadda à Martigny. Photo DR.

(1) Je dois bientôt vous parler de l’exposition Hartung qui assure la réouverture du Musée d’art moderne de la Ville de Paris.

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