Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MONTRICHER/Les collages de Jacques Prévert à la Fondation Jan Michalski

Crédits: Fatras/Succession Jacques Prévert

«Ça reste quelquefois des mois, des années dans mon tiroir, mais je sais que c'est là. Un jour, je trouve un nouveau petit élément et tout à coup, je me dis «mais ça, ça va avec ça!» Reproduite en énorme sur un des murs de la Fondation Jan Michalski, à Montricher, la phrase est tirée d'un entretien accordé en 1963 par Jacques Prévert à une Madeleine Chapsal qui n'avait pas encore troqué son statut de bonne journaliste contre celui, sans doute plus lucratif, de mauvaise romancière. 

De quoi parlait Prévert? De ses collages. Ils font aujourd'hui l'objet d'une exposition dans ce lieu dévolu à l'écriture. Enfant du siècle dans la mesure où il est né en février 1900, Prévert n'a pas toujours pratiqué cet art. Difficile de dire quand il s'y est vraiment mis. On date en général cette conversion du milieu des années 1940. Elle comblerait un vide. Scénariste et dialoguiste coté pour le cinéma, Prévert connaît en 1945 un four noir. Après l'immense succès des «Enfants du Paradis», tourné par Marcel Carné à la fin de l'Occupation, c'est le bide monumental des «Portes de la nuit», mis en scène par le même réalisateur. Il faut dire que le thème est brûlant, puisqu'on y parle Collaboration. La partie poétique y tombe à faux par rapport au réalisme de nombreuses scènes. Enfin, la distribution laisse à désirer. Peu crédibles dans des rôles écrasants, Yves Montand et Nathalie Nattier ont dû replacer au pied levé Jean Gabin et Marlène Dietrich...

Images composites 

Vers 1945, Prévert imagine donc un «Portrait de Janine», la nouvelle femme de sa vie. Cette image composite d'une femme montrée en plein vol (elle saute pour le photographe Pierre Boucher) sera suivie de bien d'autres. C'était aussi un manière de renouer avec ses débuts surréalistes, dans les années 1920. Prévert faisait alors partie du groupe, avant de se brouiller avec le dictatorial André Breton. C'est à lui qu'on devrait le mot «cadavre exquis» désignant les jeux graphiques du cénacle. Le poète s'était ensuite lancé dans une aventure moins intellectuelle et plus politique avec le groupe Octobre, qui pratiquait surtout le théâtre. C'est là qu'il avait connu des gens comme Jean Renoir ou Jean-Paul Le Chanois. Prévert racontait au jour le jour sur les événements qui agitaient le monde. Il les mettait ensemble sur scène. Déjà une forme de collage... 

Cela dit, ce dernier était déjà bien implanté quand Prévert s'y est mis. Au XIXe siècle, il s'agissait d'un jeu de société pour gens du monde. Un passe-temps, surtout féminin. Des générations d'Anglaises ont ainsi détouré et assemblé des images dans des albums, ou «scrap books». Poussant la chose plus loin, certaines ont utilisé des centaines d'illustrations, alors neuves, afin de créer des écrans ou des paravents. Avec des bonheurs divers, bien sûr! La récente exposition «Qui a peur des femmes photographes?», au Jeu de Paume parisien, montrait que l'exemple venait de haut. La future reine Alexandra, par ailleurs photographe amateur enragée, se permettait de tout mélanger avec une liberté proto-surréaliste, collant, commentant et redessinant.

L'exemple de Max Ernst 

Il y avait bien sûr eu par la suite, dans les années 1920, le grand Max Enst. L'Allemand renvoyait au XIXe siècle, en utilisant un stock de gravures d'illustration anciennes. On connaît ses réussites, dont le but est de rendre invisibles les raccords entre fond d'origine et pièces rapportées, histoire de renforcer les décalages. Rien de tout cela chez Prévert! Le collage s'avoue chez lui comme tel. Les matériaux utilisés se révèlent hétérogènes. Il y a de vieilles gravures, bien sûr, mais aussi des images pieuses, des photos créées par des amis comme Izis, Doisneau ou Brassaï, ou alors empruntées à des journaux. Une génération avait passé depuis Max Ernst. Prévert joue ainsi de la couleur. 

Il s'est longtemps s'agit pour lui d'un jeu, partagé avec des amis. Les collages se trouvent du reste sur nombre d'enveloppes regroupées à la Fondation Jan Michalski. Il y a des œuvres adressées aux propriétaires de La Colombe d'Or, à Saint-Paul-de-Vence. D'autres au dessinateur Siné, qui vient de disparaître. Plus celles qu'il gardait par devers lui jusqu'aux premières présentations publiques, qu'avaient précédées des publications dès le recueil «Paroles» en 1946. En 1957, des collages figurent (belle promotion) aux cimaises de la galerie des Maeght, autres clients de La Colombe d'Or. En 1964, c'est chez Knoedler.

L'agenda géant 

D'autres papiers figurent à Montricher. Il y a d'abord les planches aidant Prévert à construire un scénario. Des raretés dans la mesure où il n'en subsiste que pour sept de ses films. Un mur entier abrite enfin des pages de son agenda. N'imaginez surtout pas un calepin! Il s'agit de grandes feuilles, avec un gros dessin plus les rendez-vous de la journée. Très chics, souvent. Il s'agit de ne pas oublier les heures fixées avec Picasso, les Frères Jacques (un groupe de chanteurs), Giacometti, Max Ernst ou Cora Vaucaire (encore une chanteuse). 

Tout cela donne une exposition agréable, au caractère très public. Il n'existe pas plus consensuel aujourd'hui que Prévert, surtout en faisant abstraction de son anti-cléricalisme. On peut tranquillement donner son nom à des lycées. Parler de grand art me semble cependant abusif. Il ne faut pas tomber dans le travers, aujourd'hui répandu, de louer avant tout un artiste pour l'une des cordes mineures de son arc. Henri Michaux a pu être à la fois un grand dessinateur ET un grand poète. Mais tout le monde ne possède pas cette égalité de talents.

Pratique

«Jacques Prévert, Images», Fondation Jan Michalski, 10, En Bois-Désert, Montricher, jusqu'au 30 avril. Tél. 021 864 01 01, site www.fondation-janmichalski.com Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h.

Photo (Fatras/Succession Jacque Prévert): Le "Portrait de Janine", qui marque les débuts. Fragment.

Prochaine chronique le dimanche 26 mars. Un magnifique livre vient de paraître sur l'architecte du XVIIe siècle François Mansart.

 

 

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