Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MODE/Givenchy retrouve trois fois Audrey Hepburn à Morges. Chic, chic, chic!

Crédits: United Artists

Tout le monde connaît la scène, qui ouvre le film. Dans le petit matin new-yorkais, une Audrey Hepburn en robe du soir noire, chaussée de lunettes de soleil, regarde les diamants de la vitrine de Tiffany's. Elle tient dans sa main gantée un croissant tiré d'un banal sac en papier et un gobelet de café. Un énorme collier de (fausses) perles ruisselle dans son dos. Une idée d'Hubert de Givenchy. Depuis 1953, l'actrice et le couturier travaillaient sauf exception en tandem. 

Je vous ai déjà raconté comment Audrey n'était pas le choix initial de «Breakfast at Tiffany's» (1961), qui reste pourtant lié à sa légende. L'écrivain Truman Capote pensait à Marilyn Monroe. Engager la blonde posait cependant un double problème. Tout d'abord, elle passait pour folle à lier. Ensuite, l'actrice aurait accentué l'aspect sexuel d'une histoire déjà bien assez scabreuse comme ça. Qu'aurait pensé la censure? Montrer l'actrice la plus convenable de Hollywood arrangeait bien les choses. Une femme aussi distinguée qu'Audrey ne pouvait pas avoir l'air d'être ce qu'était dans le fond le personnage de Holly Golightly. Une prostituée. L'habit fait le moine, dit-on, et il serait ici d'Hubert de Givenchy.

Une exposition ruineuse 

La fameuse robe, complétée par un fume-cigarette interminable sur les photos de presse, se trouve à Morges. Elle constitue la star de l'exposition «Audrey Hepburn-Hubert de Givenchy, Une élégante amitié». Pour l'amener de Madrid, où elle est conservée, jusque dans sa vitrine du château la Fondation Bolle a dû mettre le prix. Cinquante mille francs, ce vêtement mythique étant assuré un million. La manifestation, qui regroupe un certains nombre de tenues portées par Audrey, plus quelques-unes des créations les plus spectaculaires du couturier, a du coup supposé un gros investissement. La Fondation a investi là 900 000 francs. Le prix d'une exposition du Musée Rath genevois, quand le lieu en organisait encore. 

En trois endroits de la ville (le château, mais aussi la Fondation Bolle et le Musée Alexis Forel (1)), le visiteur peut découvrir un somptueux panorama de l’œuvre du plus grand des couturiers français (deux mètres). Ce dernier a accepté de participer à l'opération. Il s'est laissé filmer, ce qui lui demandait un certain courage. A 90 ans, l'homme ne porte plus aussi beau que dans sa jeunesse. La main reste cependant toujours là. Ferme. Le dessinateur a ainsi refait ses croquis pour Morges en souvenir d'Audrey, qui lui servit de muse dès des débuts. Sorti de chez Robert Piguet, Lucien Lelong et Elsa Schiaparelli, le débutant avait ouvert sa maison à 25 ans, en 1952. L'année d'après, Audrey passait dans ses salons afin de tester les costumes de «Sabrina». La légende veut que le couturier se soit précipité vers elle en croyait que cette "Miss Hepburn" serait Katharine Hepburn...

Le goût d'une ligne simple 

Durant toute la carrière d'Audrey, qui se termine en fait dès 1967 l'actrice ne faisant par la suite que d'épisodiques «retours», Hubert a créé pour elle des robes mythiques. Sa silhouette étroite correspondait à son goût d'une ligne simple, le luxe se réfugiant dans les broderies, les plumes et les incrustations. Le public peut en avoir une excellente idée à Morges en découvrant des tenues de soirée (c'est ce qui paie le plus dans un musée), dont beaucoup proviennent du fonds Givenchy et quelques-unes de clientes riches et célèbres comme Fiona Thyssen, Mme Pinto ou Mme Goulandris. Notons au passage que deux des plus belles se trouvent en permanence dans les réserves de ce musée de la mode qui n'arrive toujours pas à se monter à Yverdon-les-Bains, en dépit de spectaculaires donations. 

L'ensemble relève d'une haute couture aujourd'hui disparue, tout comme la vie sociale qu'elle supposait. Installée depuis 1965 à Tolochenaz, aux portes de Morges, Audrey s'est éteinte début 1993. A cette époque, Hubert avait déjà vendu sa firme à LVMH depuis cinq ans. En 1993 toujours, Philippe Venet, le compagnon d'une vie d'Hubert, fermait sa propre maison en difficultés financières. Givenchy s'en ira lui en 1995, après un dernier défilé dont Morges propose aujourd'hui la robe de mariée, rose avec plein de rubans. Il va progressivement mettre par la suite aux enchères ses fabuleuses collections d’œuvres d'art, où les armoires marquetées de Boulle, l'ébéniste de Louis XIV, voisinaient avec des Miró magnifiques. Cette année encore, il a cédé vingt-deux Giacometti.

Une maison qui tangue 

Quant à la maison Givenchy, elle a vécu des hauts et des bas. Elle a connu comme directeurs artistiques John Galliano, puis Alexander McQueen. Riccardo Tisci lui a donné un semblant de stabilité entre 2005 et 2017. Aujourd'hui, c'est le grand point d'interrogation. Clare Knight Keller fera ses débuts dans la haute couture en octobre prochain. Je ne peux rien vous dire de plus pour l'instant. 

De ce présent tortueux, il n'est bien sûr pas question dans les trois lieux morgiens, dont un château sinistre plein d'uniformes poussiéreux et un délicieux musée Forel dans une superbe maison de la Grand-Rue. Nous sommes ici dans l'iconique. Le rêve. Le souvenir. Autant dire que le visiteur ne touche pas terre, tandis que les visiteuses s'attardent sur les chapeaux du couturier. Sublimes, mais délirants. Ils avaient bien besoin d'Audrey Hepburn pour ne pas avoir l'air ridicules.

(1) Je remarque au passage que le Musée Forel accueillait il y a deux ans l'exposition sur l'actrice Capucine, qui fut le premier mannequin vedette de Givenchy, avant de faire carrière à Hollywood.

Pratique

«Audrey Hepburn-Hubert de Givenchy, Une élégante amitié», château de Morges, Musée Alexis-Forel, Fondation Bolle, Morges, jusqu'au 17 septembre. Billetterie au château seulement. Tél. 079 712 76 62, site www.fondationbolle.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h.

Photo (United Artists): Le générique de "Breakfast at Tiffany's", avec la fameuse robe noire.

Prochaine chronique le mardi 15 août. Arles III et Arls IV. Photo.

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