Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Milan et Rovereto exposent Margherita Sarfatti, la muse des débuts du fascisme

Né à Venise en 1880, cette intellectuelle juive a joué un rôle politique et culturel immense dans l'Italie des années 1910 à 1930. Elle a longtemps servi de tête pensante à Mussolini, notamment en matière d'art.

Margherita dans les années 1930. Elle est alors dans la cinquantaine.

Crédits: DR

C'est ce qu'on appelle une vie bien remplie. Il ne faut pas moins de trois lieux muséaux pour brosser aujourd'hui le portrait de Margherita Sarfatti (1880-1961). Une intellectuelle sombrée dans cette sorte d'oubli que l'on appelle la sérénité de l'histoire. En Italie même, son nom a fini par se faire oublier à force de se voir occulté. A l'étranger, rien qui titille vraiment les imaginations. Notons cependant que Françoise Liffran a écrit une biographie de la dame, parue en 2009 au Seuil. Elle ne compte pas moins de 756 pages, la chose prouvant qu'elle avait pour le moins des choses à raconter.

Doublement présente en ce moment à Milan et à Rovereto, Margherita Grassini était née à Venise. Famille juive très aisée. Cette dernière quittera du reste le ghetto en 1894 pour s'installer dans le Palazzo Bembo, sur le Grand Canal. C'est le temps où les Israélites, confinés par la Sérénissime jusqu'en 1797, prennent leur revanche. Ils dominent la ville sur le plan économique, culturel et mondain. En 1898, Margherita se marie, contre le gré des siens. Elle épouse Cesare Sarfatti, un brillant avocat et politicien qui la conduit à Milan en 1902. Sarfatti est socialiste et sioniste. Il a de l'argent. Son épouse tient bientôt salon. On y voit vite Marinetti, le futur futuriste. Sarfatti a défendu le très excessif poète dans un procès pour pornographie.

Un formidable réseau

Tout en donnant dans le social avec des crèches ou des ouvroirs, Margherita se construit un formidable réseau social. Tous les artistes d'avant-garde fréquentent cette femme (par ailleurs mère de trois enfants) promue critique à «Avanti» en 1909. La Vénitienne aime à exercer de l'influence à travers son pouvoir. Elle tombe bien. Un certain Benito Mussolini devient directeur d'«Avanti» en 1912. Il reste encore à gauche. Margherita voit en lui sa créature. Elle fait son éducation politique. En 1914, la tacticienne devient ainsi le chantre de l'interventionnisme. L'Italie doit se battre contre l'Allemagne aux côté des Alliés. Le PS est contre. Un Mussolini téléguidé va fonder son propre parti et son propre journal, qu'elle finance en partie.

Gros accroc. Un fils de Margherita s'engage fanatisé à 15 ans et se fait tuer à dix-sept. La mère voit cela comme un lourd tribut à supporter. Le but est désormais de faire arriver Mussolini au pouvoir. Elle s'y attelle jusqu'à la Marche sur Rome de 1922. Il faut dire que les liens se sont resserrés. Madame Sarfatti est l'une des maîtresses du Duce, avec qui elle élabore des stratégies sur l'oreiller. Les arts ne se voient pas oubliés. Margherita se montre partisane d'un «retour à l'ordre», comme il se dessine dans toute l'Europe. Oublié le futurisme! Il faut revenir à une figuration sage. Margherita va ainsi fonder en 1922 le mouvement Novecento, que rejoignent Leonardo Dudreville, Achille Funi, Pietro Marussig, Ubaldo Oppi, Mario Sironi ou Aldolfo Wildt. Elle n'aura pas de mal à assurer la promotion de ces artistes, dont nombre d’œuvres se retrouvent aujourd'hui au Museo del Novecento à Milan.

Un règne de dix ans

Pendant dix, ans, Margherita va véritablement régner. Elle écrit des livres, dont le mémorable «Dux» qui tient de la bible hagiographique. Elle prononce des conférences dans le monde entier afin de présenter l'Italie nouvelle sous le meilleur jour, ou du moins le plus fréquentable. Elle organise enfin des expositions sur place ou dans l'Europe entière. Il y en a ainsi une au Musée Rath de Genève en 1926, dont subsistent quelques belles verreries à l'Ariana. Je précise que la peinture italienne de l'époque se voit aujourd'hui réhabilitée, même si elle a plus que flirté avec le régime. Mario Sironi, Carlo Carrà (dont je viens de vous parler) ou Adolfo Wildt sont des noms qui comptent aujourd'hui pour l'art du XXe siècle. Il faut cependant préciser que l’Italie fasciste ne connaît pas la notion d'art dégénéré.

A partir de 1932, le vent tourne. Mussolini apprécie une chair plus fraîche, que ses admiratrices lui fournissent en abondance. Margherita discute encore avec le nouvel élu américain Roosevelt, puis c'est la fin. Les expositions sont organisées par d'autres. La maîtresse en chef est désormais la fort peu cérébrale Clara Petacci. Le Duce rencontre de plus le Führer en 1934. Il y a quatre ans plus tard les lois antisémites. Le fils survivant de Margherita se voit alors licencié de la banque où il occupe un poste au sommet. La mère comprend qu'il est temps de plier bagages. Elle part pour l'Uruguay. Puis vient l'Argentine, où elle tient salon à Buenos Aires. Elle y croise dans un étonnant pèle-mêle réfugiés antifascistes, juifs et, dès 1944, réfugiés fascistes. Il faut dire que les retournements de veste ne lui font pas peur. Elle écrit en Amérique du Sud divers opuscules pour expliquer que Mussolini est un monstre. Il lui faut bien préparer son retour.

Fin très mondaine

Tout le monde ne possède pas la même faculté d'oubli. A part Carrà et Sironi, rares seront les artistes acceptant de la rencontrer lors de son nouveau séjour romain à partir de 1947. La sexagénaire, dont une partie de la famille est morte à Auschwitz, se fait alors plus discrète. Elle donne dans la mondanité pure, plus opportuniste. Elle meurt en 1961, sa fille mariée à un comte poursuivant sur sa lancée jusqu'à sa propre disparition en 1989. L'histoire est terminée. Les archives Sarfatti peuvent arriver au nouveau MART, le grand musée d'art moderne italien. Une institution plutôt décentrée. Elle se trouve à Rovereto, près de Trente, dans un bâtiment symétrique puisqu'il est dû au Tessinois Mario Botta.

Rovereto propose donc aujourd'hui deux expositions Sarfatti, l'une de caractère général, l'autre vouée à ses rapports avec le futuriste Marinetti. Je ne les ai pas vues. Mais il faut dire que le programme offert par le Museo del Novecento au rez-de-chaussée se révèle déjà très copieux. Les commissaires Anna Maria Montaldo et Danka Giacon ont réuni là près de cent œuvres, plus de la documentation sur Margherita et son temps, dont des actualités cinématographiques. Il y a le meilleur comme le pire, la manifestation se voulant avant tout historique. Les Oppi, les Funi, les Wildt ou les Chirico se révèlent cependant importants. Le plus spectaculaire reste cependant l'immense, le colossal, le délirant Leonardo Dudreville sur le thème de «L'amour». Présentée au public en 1924, cette toile se compose comme un polyptyque (mais en un seul morceau!) avec des scènes diverses allant de la passion pure au commerce vénal. L'exposition vaut la peine d'être visitée rien que pour ça.

Pratique

«Margherita Sarfatti», Museo del Novecento, piazza Duomo, Milan, jusqu'au 24 février. Tél.003902 8844 4061, site www.museodelnovecento.org.it Ouvert du lundi au dimanche de 9h30 à 19h30. Les deux expositions du MART de Trente-Rovereto, 43, corso Bettini, restent ouvertes jusqu'au 24 février également. Numéro vert 800 39 77 60, site www.mart.trento.it Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 21h.

P.S. Un certain nombre de lecteurs m'ont demandé comment accéder aux articles anciens de cette chronique, le site n'indiquant de manière claire que les sept dernières contributions avec ma photo. C'est très simple. Il suffit de cliquer sur mon nom en faut de l'article. La liste apparaît alors, en allant du plus récent au plus ancien.

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