Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Milan confronte la peinture d'Ingres avec l'histoire italienne au temps de Napoléon

Le Palazzo Reale a profité de la fermeture pour travaux du Musée de Montauban. Il abrite aussi des oeuvres italiennes et françaises des années 1790 à 1815.

Le fameux portrait en costume du Sacre qui fit scandale au Salon de 1806.

Crédits: Musée de l'Armée, Paris 2019.

Ingres est à Milan. Le musée que lui a consacré Montauban, sa ville natale, a fermé pour travaux en janvier 2017. Le chantier en cours permet à ses collections de prendre le large. Florence Viguier-Dutheil, la directrice de l'institution, leur sert de cornac. Elle se trouve derrière l'actuelle exposition italienne, qui élargit et limite à la fois le propos. C'est «la vie artistique à l'époque de Napoléon» qui se voit ici abordée. Autant dire que le parcours se termine vers 1815. Jean Auguste Dominique Ingres a encore cinquante deux ans de production devant lui. Son célèbre «Bain turc» date de 1866. La France vivait alors sous la houlette de Napoléon III.

Il y a mille manière de traiter Ingres. Dans ma jeunesse, la critique voyait en lui le dernier des classiques. Il passe aujourd'hui pour l'un des pères de la modernité, ce mot qui ne veut plus rien dire. Le Montalbanais se retrouve ainsi coincé entre Raphaël, son idole, et Picasso, qui lui a beaucoup emprunté. Une position à la fois inconfortable et privilégiée. Et cela même si les académiques, qui appartiennent aussi à sa descendance, se voient aujourd'hui réhabilités d'Hippolyte Flandrin à Jean-Léon Gérôme. Cela dit, ces chers maîtres le sont davantage par le public et le marché de l'art que par des historiens. Ceux-ci hésitent à remettre en cause l'échelle des valeurs.

La production d'un artiste jeune

Ici, nous voyons donc le jeune Ingres. Quand il gagne le Prix de Rome en 1801, il a 21 ans. Le célèbre portrait de Napoléon sur son trône est l’œuvre d'un débutant de 26 ans. L'artiste en a 36 quand éclate le scandale au Salon de «La grande odalisque», réalisé deux ans plus tôt pour la reine de Naples. Les fameuses «trois vertèbres de trop», ajoutées afin de parfaire la ligne du dos. Ingres n'en continuera pas moins à jouer jusqu'au bout avec l'anatomie. La solution plastique l'emporte pour lui sur la réalité. Son principal legs, sans doute, à la postérité. Regardez de près le Napoléon en habit du sacre, faisant comme il se doit l'affiche milanaise. Le bras droit tenant le sceptre se rattache d'une manière pour le moins discutable au reste du corps.

L'odalisque en grisaille. Des vertèbres en plus. Des accessoires en moins. Photo Metropolitan Museum of Art, New York 2019.

Bien plus que la plupart de ses collègues, Ingres a réalisé des icônes. Dans une exposition, un Fragonard peut se substituer à un autre. Peu importe le Renoir montré, pour autant qu'il demeure encore montrable. Idem avec les natures mortes de Braque. Ici, le choix se révèle déterminant. L'exposition ne pouvait se faire sans le portrait en gloire de Napoléon, utilisé par les livres d'histoire comme par les caricaturistes, tant il semble à l'heure actuelle «macronien». C'est l'image du pouvoir, inspirée par un ivoire byzantin. Il aurait aussi fallu «La grande odalisque» que le Louvre ne prête pas, même si elle passera sans doute un jour ses vacances à Abu Dhabi. Là, il y a heureusement les répliques. Ingres n'a jamais hésité à de reprendre un motif sous la pression d'un riche commanditaire ou pour épurer le sujet. New York a ainsi envoyé son «Odalisque» en grisaille. Elle me semble bien comporter une ou deux vertèbres supplémentaires.

Statues hagiographiques

Il fallait aussi des portraits. Le Musée Ingres possède heureusement ceux de jeunesse. Les moins ambitieux, sans doute. Kansas City, qui détient l'une des plus belles collections des Etats-Unis, a ajouté celui de Paul Lemoyne de 1808-1811, radicalement nettoyé. Ingres s'est voulu peintre religieux. Montauban a expédié au Palazzo Reale le grand «Christ remettant les chefs à Saint Pierre», qu'une astuce de mise en scène met ici en regard de ses dessins préparatoires. Ils sont accrochés à une grille donnant sur le tableau. Il y a aussi quelques scènes historiques, où Ingres sacrifie selon le goût de son temps à l'anecdote. Léonard de Vinci meurt. Raphaël tient la Fornarina sur ses genoux. Habillée sur la toile. Nue sur le croquis de départ.

Le Carlo Finelli avec un Napoléon très, très idéalisé. Photo DR.

Mais Ingres ne constitue que la vedette d'une superproduction à figuration multiple. Le néo-classicisme se voit évoqué par Florence Viguier-Dutheil sur le versant français comme du côté italien. L'Académie française de Rome, logée au Palazzo Mancini puis à la Villa Médicis, fait le lien. Le visiteur découvre ainsi des toiles de Fabre, de David, de Vincent ou de Vien. Les femmes, qui occupent un rôle important dans la peinture vers 1800, ne sont pas oubliées d'Elisabeth Vigée-Lebrun à Marie Guillemine Benoist en passant par l'inconnue Marie-Constance Charpentier. Du côté lombard ou vénitien, il y a Andrea Appiani, Antonio Canova ou Carlo Finelli. Souvent des sculpteurs. Magnifiquement éclairées dans des salles sombres, aux murs bleu roi, il y a beaucoup de statues au ton hagiographique. Des bustes de Napoléon alignés. Des bas-reliefs. J'ai ainsi noté un «Napoléon assisté par Minerve distribue des lauriers aux sciences et aux arts». Avec un empereur nu, selon une tradition antique qui gênait beaucoup le Corse. L'empereur a été choqué par sa statue colossale par Canova. A-t-il jamais vu le relief de Finelli, réalisé en 1811, qui ne montre les roubignoles à l'air?

Un parcours historique

Ce rassemblement répond à l'autre but de la manifestation. Historique, celui-ci. Il s'agit rejouer au Palazzo Reale le destin de l'Italie entre 1796 et 1815. Napoléon s'est fait les dents en conquérant le Nord en 1796. Il a alors été pris pour un libérateur par les Lombards sous le joug autrichien. Les Vénitiens lui ont en revanche dû la perte de leur indépendance. Puis il y a eu en 1804 le Royaume d'Italie, avec Milan comme capitale et Eugène de Beauharnais (le fils de Joséphine) pour vice-roi. Napoléon a ensuite saisi les Etats du pape, ce qui l'a rendu maître de Rome. Il a fait d'une de ses sœurs la grande-duchesse de Toscane. D'un de ses beaux-frères le roi de Naples. L'unité nationale tant désirée ne s'est du coup pas réalisée. Il y a eu en outre les impôts. La conscription, et donc les morts. En 1815, l'Empire se retrouvait presque unanimement détesté. Le Risorgimento se fera une ou deux générations plus tard, sur d'autres bases.

Le leçon d'histoire et celle de peinture se concilient agréablement dans les immenses salles du Palazzo Reale. Bien aménagées. Harmonieusement décorées. Le public suit pourtant assez mal. Pour tout dire, il ne vient pas. Ingres reste un nom peu connu ici. Napoléon demeure un sujet de friction. Les Vénitiens ont obtenu il y a quelques années la mise à l'écart d'une statue le représentant. C'est d'une certaine manière pour le Palazzo un coup pour rien, alors que l'exposition a dû coûter une fortune. Il n'en s'agit pas moins d'une réussite. Le lieu milanais, qui n'a jamais su se former une véritable clientèle, a l'habitude de ces paradoxes.

Pratique

«Ingres e la vita artistica al tempo di Napoleone», Palazzo Reale, 12, piazza Duomo, Milan, jusqu'au 23 juin. Tél. 0039 02 8846 5230, site www.palazzorealemilano.it Ouvert le lundi de 14h30 à 19h30. Du mardi au dimanche de 9h30 à 19h30, jusqu'à 22h30 le jeudi et le samedi.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."